Musique

Conférence de Jean Paul Sorg donnée à Paris le 17 mai 2013.

 

Passeur entre le Chœur de Saint-Guillaume à Strasbourg  et la Société Jean-Sébastien Bach de Paris

 

Autour de Widor et avec le jeune Alsacien Albert Schweitzer, on mesurait de mieux en mieux l’ampleur et la richesse des œuvres vocales et pour orgue de Jean-Sébastien Bach. L’idée et le besoin apparurent de les travailler, avec méthode, et de les faire connaître au public parisien. La rédaction de l’ouvrage sur Bach, vu comme « musicien-poète », que Schweitzer avait commencée à l’automne 1902, était terminée depuis fin avril 1904. Il fallait encore attendre la correction des épreuves et la préface de Widor qui sera datée de Venise, 20 octobre. Le livre sortira des presses en janvier 1905.
Simultanéité par les circonstances, convergence dans l’air du temps : c’est au même moment que Gustave Bret, suppléant de Widor à Saint-Sulpice depuis 1903, se lança dans ce qu’il appela lui-même une aventure (et qui deviendra le sacerdoce de sa vie entière) : la fondation d’une Société Jean-Sébastien Bach. Il comptait sur le soutien de Schweitzer, il fut encouragé tout de suite et épaulé par une pléiade de musiciens,de l’ancienne et de la nouvelle génération. Le comité artistique, en frontispice sur les programmes et les livrets, comporte, soit présentés par ordre alphabétique : Paul Dukas, Gabriel Fauré, Alexandre Guilmant, Vincent d’Indy, Albert Schweitzer, Charles-Marie Widor. La fonction de secrétaire fut assurée au début par Albert Roussel qui pour sa formation avait travaillé avec l’organiste Eugène Gigout et suivi l’enseignement de Vincent d’Indy à la Schola Cantorum.
De tous ces artistes cofondateurs de la Société Bach, interprètes et compositeurs qui marqueront l’histoire de la musique française, Schweitzer était un cher confrère et un ami. Bien que non compositeur, bien que non sorti du Conservatoire, bien que non Parisien, il était pour eux un égal, à même hauteur, un homme du métier, d’un talent sûr et d’une compétence indéniable. Dans le petit ouvrage de synthèse écrit en allemand et publié en 1906, Deutsche und französische Orgelbaukunst und Orgelkunst (« La facture et le jeu d’orgue en Allemagne et en France »), il a su caractériser d’un trait, d’un souvenir ou d’une anecdote, le style de chacun, indiquant en passant son parcours et son œuvre. « On l’aimait, et il en imposait. » Aux jeunes et même aux anciens.

Le doyen du Comité était le « Père Guilmant », comme il l’appelait. Né en 1837 à Boulogne-sur-mer. Décédé en 1911 à Meudon. Schweitzer lui avait fait quelques visites, il s’asseyait auprès de lui sur le banc de son « bel orgue de salon ». Répondant à ses questions sur les orgues allemandes, il lui confirmait que les nouvelles avaient leurs boutons de registres à main. Guilmant haussait les épaules. Comment ne pas rompre son jeu quand il faut enfoncer avec le pouce un bouton de registre placé sous le clavier… ? "C’est tellement plus simple quand on a tout aux pieds." Et joignant les gestes aux paroles, « ses pieds courts et agiles accrochent les pédales d’accouplement et de combinaisons sans bruit, et les ôtent en un clin d’œil ».
De Guilmant on a retenu sur Wikipédia qu’« il est en partie responsable du fait que J. S. Bach est depuis considéré comme le compositeur fondamental pour la formation organistique ». En partie ! D’autres noms seraient à mentionner : Widor, Schweitzer, Pirro, Bret.

Gabriel Fauré (1845-1924) venait en 1905 de remplacer Théodore Dubois à la direction du Conservatoire. Schweitzer se souvient de lui comme d’un « merveilleux improvisateur et connaisseur de Bach ». « L’exécution qu’il donna de la triple fugue en mi bémol majeur de Bach, pendant une cérémonie musicale à Saint-Eustache, restera pour moi inoubliable. »

Vincent d’Indy (1851-1931) se rattache encore à la Vieille École d ‘orgue française qui se centrait autour de César Franck et cultivait l’improvisation. Il a consacré en 1906 un « livre magistral » à César Franck, dont Franz Liszt sortant de Sainte-Clotilde le 3 avril 1866 avait dit que « depuis Bach jamais personne n’avait improvisé ainsi à l’orgue ».

Les « jeunes » du Comité, Paul Dukas (1865-1935) et Louis Vierne (1870-1937), ont témoigné de leur vive amitié et profonde considération pour Schweitzer encore longtemps après la période parisienne de celui-ci, quand il était devenu avant tout « le docteur de Lambaréné ».

Paul Dukas : « Je suis intimement très fier d’avoir le suffrage artistique d’un homme de la qualité d’homme et de la valeur musicale de Monsieur Schweitzer ! Je ne le connais que par son beau livre sur Bach que j’ai lu autrefois avec un profond intérêt. Il est de ces rares hommes qui sachent voir dans la musique plus loin que les notes et qui comprennent que la musique commence, si l’on peut dire, où les notes finissent. Il n’y a peut-être pas deux critiques professionnels aujourd’hui qui en jugent ainsi, pour le plus grand malheur de l’Art. »
À trente ans, dans des Chroniques musicales de 1895, ayant entendu la Messe en si, Dukas avait relevé en termes éloquents l’originalité de l’art de Bach : « Où trouver avant lui cette fusion de la forme et de l’expression, et cette aisance dans le maniement des artifices du contrepoint qui subordonne tout à une pensée claire ? » Schweitzer, dix ans plus tard, dans son ouvrage, montrera en détails l’unité du musicien et du poète.

À Louis Vierne, titulaire du grand orgue de Notre-Dame, le liait une sollicitude commune pour leur maître Widor. Dans une lettre qu’il écrivit à Schweitzer le 6 février 1936, il se dit désolé de ne pouvoir être à l’orgue de Notre-Dame lors de son passage le 16, son état de santé, après une opération d’appendicite compliquée, ne lui permettant pas encore de reprendre ses activités. En même, il lui donne des nouvelles de leur « pauvre cher Maître Widor », hélas très affaibli. « Son grand âge – 92 ans – nous laisse peu d’espoir de le voir se tirer de cet état précaire. »
Il fut donné à Schweitzer de le revoir encore une fois le 22 janvier 1937, dans son appartement du Quai Conti, peu avant son sixième départ pour Lambaréné le mois suivant. Widor s’éteignit le 12 mars. Louis Vierne mourut aussi la même année.
Schweitzer avait eu tout de suite de l’affection et de l’admiration pour le jeune organiste de Notre-Dame, « presque totalement aveugle ». Il admirait « comment il fait passer son merveilleux instrument du pianissimo ou fortissimo sans aucune aide, uniquement grâce à ses pieds qui ont comme acquis la vue ». Il lui prédisait un bel avenir de compositeur. « Ses deux Symphonies pour orgue, conçues dans un style ample, promettent beaucoup. »

Le rôle du Comité artistique n’était peut-être pas décisif. C’est Gustave Bret, le « directeur-fondateur », qui portait l’entreprise des concerts sur ses épaules. Avec l’aide indispensable, il le dira à plusieurs reprises, de son ami Albert Schweitzer. Ils avaient le même âge, à quelques mois près, étaient les plus jeunes du Comité, ils avaient « l’enthousiasme et l’audace de la jeunesse ». Lorsque les premières difficultés d’organisation apparurent au bout de quelques mois, Schweitzer le mit en relation avec Daniel Herrmann, violoniste, un Alsacien de Paris originaire de Mulhouse, avec qui il avait joué pour un orphelinat en 1899. Soliste dans les concerts, doué aussi d’un bon sens pratique, D. Herrmann, secondé par sa femme, ne tarda pas à assumer les fonctions de directeur adjoint. Souvent, Schweitzer et Bret passaient la soirée chez « les Herrmann » après les répétitions.
De Gustave Bret on ne sait plus grand-chose. Son nom n’a pas percé l’histoire de la musique d’orgue française. Sur Google une maigre page n’indique même pas le lieu de sa naissance. Il a dirigé et su maintenir la Société Bach en activité jusqu’en 1940. Lui qui dans sa jeunesse avait manifesté des sympathies pour Debussy et pris en 1902 la défense de Pelléas et Mélisande a embrassé la cause de la musique de Bach. La plus grande partie de sa vie s’est pour ainsi dire absorbée et effacée dans le dévouement à l’œuvre du Cantor de Leipzig. Il se retirera ensuite, à 65 ans, dans son domaine de Sainte Croix qu’il possédait à Fréjus. Schweitzer y sera invité. Dans une lettre qu’il lui écrit « à bord du Foucauld », le 11 juillet 1952, il lui annonce son intention de pousser à la fin de son séjour jusqu’à Fréjus, c’aurait été en novembre ou décembre, mais nous ne savons s’il y est arrivé.
Bret lui survit, il meurt dans son domaine en 1967, à 92 ans. On a conservé de lui un portrait qui le montre à son orgue, c’est un dessin de son fils Paul Bret (1902-1956), peintre, qui notera ses Souvenirs sur Albert Schweitzer (Arts-Paris, octobre 1950).
[Schweitzer l’avait vu grandir dans l’appartement familial, au 53 rue de Vaugirard, et plus tard, années 50, lors de ses passages à Paris il s’arrangea pour le rencontrer. C’est dire son affection et sa fidélité à la famille.]

Dans sa jeunesse, formé d’abord à l’école de Franck, ensuite élève de Widor, Gustave Bret avait composé quelques pièces, dont un oratorio, Les pèlerins d’Emmaüs, qui fut joué en 1903. Comme il manifestait des dispositions pour la direction d’orchestre, on lui proposait occasionnellement de monter des Cantates de Bach. Il conçut alors le projet, après avoir consulté Schweitzer, de fonder une association afin de pouvoir construire « quelque chose de durable », un programme « net et méthodique ».
Schweitzer qui se trouvait alors, début 1905, retenu à Strasbourg par ses fonctions de directeur du Stift (le Séminaire protestant) et sortant tout juste des répétitions de la Messe en si mineur, qui a été représentée le 15 janvier pour le 20e anniversaire du Chœur de Saint-Guillaume, écrivit à Bret le 1er février :
« Merci de votre gentille lettre. Je vous félicite de tout cœur au sujet de votre entreprise. Je suis des vôtres sur toute la ligne. »

L’entreprise en question, c’est clairement la création de la Société Bach. Dans le même temps, comme nous l’avions déjà relevé, le livre tant annoncé venait de paraître. Esprit aussi pratique, soucieux d’assurer rapidement la publicité de son ouvrage, Schweitzer ajoutait.

« Vous devez avoir reçu mon livre. Ce n’est pas un article détaillé que je vous demande, mais une petite feuille tout à fait générale, une note reprenant des passages de la préface de Widor sur l’esprit moderne de la musique de Bach. Vous pouvez l’écrire sans même avoir terminé la lecture du livre. Indiquez seulement le plan de mon étude. Je vous serais reconnaissant si vous pouviez me l’envoyer aussi vite que possible. Je le ferai parvenir à la rédaction de L’Express de Mulhouse. »

On voit : amitié, échange de services par-dessus la frontière ! Défense d’une cause commune. Stratégie de communication !

Le premier concert monté par la Société J. – S. Bach eut lieu le 11 mars (1905), dans une salle exiguë et incommode », rue de Trévise. Wanda Landowska interpréta le Concerto en sol mineur ; Alexandre Guilmant, la Sinfonia en ré mineur. Mais la pièce principale en fut la Cantate BWV 75, Die Elenden sollen essen (« Il faut que les pauvres aient à manger »). C’est une des plus longues cantates du Cantor, 14 mouvements, des variations sur la parabole de l’homme riche et du pauvre Lazare (Luc 16, 19-31). Elle fut créée par Bach le 30 mai 1723, pour inaugurer son entrée en fonction à Leipzig. Est-ce pour cette raison, pour le symbole, et non par hasard, qu’elle a été choisie pour le grand concert inaugural de la Société ?
C’est Guilmant qui avait tenu l’orgue. Schweitzer n’était pas présent, mais il avait participé de loin aux choix du programme et signé les notices explicatives. Tel sera son « travail » pour chaque concert, jusqu’à son départ en 1912. Il faisait déjà cela à Strasbourg, pour les concerts du Chœur de Saint-Guillaume, et de plus il rédigeait les annonces de presse. Il était formellement le Pressechef du Chœur, on dira : le secrétaire chargé des relations avec la presse. Il assuma avec aisance, semble-t-il, la même fonction au service de la Société Bach de Paris. Notez qu’à Strasbourg il rédigeait naturellement en allemand ; pour Paris en français. Dans aucun autre domaine que la musique, Schweitzer ne fut aussi intensément bilingue, connaissant en spécialiste les termes du métier dans les deux langues.
Il invita Bret au moment des vacances de Pâques. Il étudia avec lui, « dans le calme du Thomasstift », la ligne des futurs programmes et l’emmena aux concerts de la semaine sainte donnés à Saint-Guillaume. Le jeudi saint, la Cantate 38 et la première partie de la Passion selon Jean. Vendredi saint, la deuxième partie. Bret était ébloui. « Je garde toujours l’impression de la grandeur terrifiante que prenait, avec Ernest Münch, le Kreuzige et tous les chœurs d’une foule déchaînée ; l’impression aussi de la coloration à la fois discrète et vivante qu’introduit l’orgue dans l’ensemble, quand il est tenu par Schweitzer. »
Durant ces deux journées, le pasteur Schweitzer avait également célébré les cultes à l’église Saint-Nicolas. Jeudi, celui du matin, prêchant sur Matthieu 26, 17-19. Vendredi, celui, plus court, de l’après-midi, sur I Pierre 4, 1. Ce même jour, avant d’aller prêcher, il écrivit une lettre tourmentée à Hélène :

« Il faut que je te dise combien je suis heureux, car je crains que tu ne le saches pas… Mais ne m’humilie plus en me demandant de t’ignorer en public… Ton amitié, c’est ma vie. Au revoir. Les arbres chantent dans le grand arbre. Je me rends à l’église pour prêcher. »

Deux ans plus tard, le 27 novembre 1907, Bret réussit à monter à son tour la Passion selon saint Jean à la salle Gaveau. Avec Schweitzer à l’orgue. Il l’avait longuement consulté, notamment sur les coupures à faire. Schweitzer y travailla toute la journée du mercredi 25 septembre. Il renvoie aux pages de la partition d’orchestre.

« Vous permettez que je vous expose le plan des coupures les plus favorables à mon idée. Idée générale : garder l’action intacte et le plus possible de chœurs.
1) à supprimer le premier air d’alto Von den Stricken (Brockes).Il traîne et ennuie. Aller de suite du Recitatio p. 19 à celui de la p. 24. Le second s’ajoute admirablement au premier !
2) à supprimer le Récitatio p. 29, 30, et le choral p. 31. C’est un épisode qui se détache très facilement de l’ensemble. Et le récitatio p. 31 donne une bonne suite pour l’air de soprano. (C’est le théologien qui parle.)
Etc. En conclusion : « Vous voyez que je coupe plus que vous, mais par grands morceaux. Ce qui reste fait une unité que l’on saisit bien. Le public se lasse plutôt des airs que des chœurs et des chorals. 
»
Puis, réponse à une série de questions pratiques du chef d’orchestre :

« 1) Le luth nous le remplaçons par le pizzicati des instruments. Mieux vaudrait une harpe – ou deux ?
2) Dans tous les chœurs un ou deux bassons avec les violoncelles. Certainement Bach les aurait employés… s’il en avait eus et de la place pour…
3) Je n’ai pas l’intention de venir à Paris en octobre. Trop à bout de force. Il faut que je me repose et que je corrige les épreuves. Mais si vous jugez utile que nous nous entendions sur tous les détails, je viendrai pour trois jours vers la fin du mois. Ça ne me fatiguera pas trop. Car par-dessus tout il faut que je fasse bien mon devoir pour la Johannes Passion.
4) D’aucune façon ne supprimer le Gegrüsset !
5) Comme notice sur la Johannes Passion je vous enverrai ces jours-ci le chapitre du Bach allemand à ce sujet. Hermann vous traduira les idées principales ; ce chapitre est beaucoup plus complet que celui du Bach français.
7) Münch vous donnera certainement sa partition. Vous n’avez qu’à lui écrire un mot : il vous l’enverra avec plaisir !
9) N’ai-je rien oublié ? Au moins vous ne direz plus que Schweitzer ne répond pas aux questions…
Au revoir. Mes amitiés à votre femme…
Votre dévoué A. Schweitzer
»
….
La représentation fut un beau succès. Déjà la répétition générale la veille. « C’était au-dessus de toute attente », écrivit Schweitzer à son amie Hélène. « J’avais bien dormi et j’étais dispos… et en voyant tout ce monde mondain dans la salle je me suis recueilli pour pouvoir donner à tous une véritable et profonde émotion. » (Lettre 271. Paris, mardi soir le 26.11.1907)
Et encore il signale : « Emma était à la répétition et suivait la sur la partition pour prendre des notes et me dire si j’étais trop fort, assez fort, etc. Plus d’une fois nous avons communiqué par des signes de tête… » Emma Münch : une des filles d’Ernest Munch, elle épousera le jeune frère de Schweitzer, Paul.
Bret, de son côté, est heureux et soulagé. Il a conscience que la Société Bach vient de prendre un tournant décisif.

« C’était une grosse partie que je jouais. Elle fut entièrement gagnée. Les chœurs, que j’avais soigneusement préparés, contribuèrent au succès de cette audition qui fut pour eux le point de départ d’une réputation qu’ils ne cessèrent de justifier et d’accroître par la suite. Quant à l’orgue, ce fut une révélation : les auditeurs parisiens n’imaginaient pas qu’il pût être à ce point vivant, émouvant, fondu dans l’ensemble, éloquent quand il le fallait. À partir de ce moment, la Société J.-S. Bach était classée. Elle allait pouvoir aborder sa vraie tâche et consacrer aux grandes œuvres la majeure part de ses efforts et de ses moyens. »

En 1907, Albert Schweitzer avait succédé à Alexandre Guilmant comme organiste attitré de la Société. Depuis le 1er avril 1906, il n’était plus directeur du Stift, il avait dû démissionner en raison des études de médecine qu’il entamait. Du même coup, ne se trouva-t-il pas plus libre de son emploi du temps pour se rendre aux répétitions à Paris ? Comme souvent dans sa vie, les choses s’harmonisaient admirablement. Le premier concert auquel il participa, encore rue de Trévise, était celui du 6 mars. Au programme, deux Cantates, 61 et 103. « Les répétitions ont très bien marché, mais j’étais plus fatigué que je ne l’avais pensé. » (Lettre 224) Paris ne l’enchantait plus comme autrefois.

« Oui, Paris est une belle ville ! Mais ce n’est tout de même qu’une grande prison où les hommes oublient ce qu’est la nature. Hier, en marchant avec Philippe dans cette longue et étroite rue de Trévise, je lui parlais de la forêt du Rhin, des canards sauvages, des chevreuils, et je lui dis combien je serais malheureux si je devait vivre ici. » (Ibid.)

Pas plus de deux mois plus tard, nouveau concert. Le mercredi 29 janvier 1908. Une cantate profane cette fois-ci : Le défi de Phébus et de Pan. Et le Magnificat (BWV 243). Les notices sont signées Albert Schweitzer. Celle du Phébus est pratiquement un copier-coller des lignes qui lui sont consacrées dans le livre J. S. Bach, le musicien-poète.
Les répétitions ont commencé lundi. De 2 à 6 heures. « Après terriblement fatigué. » Le lendemain : « À 2h ½, à l’orgue. Étudié pour moi jusqu’à 4h, de 4 à 6 répétition générale. Tout marche très, très bien ! Aussi le prélude pour orgue et orchestre. » (Lettre 278. Le 29 janvier 1908, Paris, 80 Boulevard Malesherbes.)

Après la Passion selon saint Jean, l’exécution de la Messe en si mineur, les 3 et 4 février 1909, fut un autre point culminant pour Gustave Bret et sa Société. Schweitzer, pressé, note seulement : « La répétition était bonne » (le 1er février) et : « La répétition d’hier s’est très bien passée » (le 2 février). Lettres 345 et 346. Bret, sur le conseil de Schweitzer, était allé dès 1906 l’entendre à Berlin chez le directeur du Chœur philharmonique Siegfried Ochs, « dont les splendides auditions étaient justement renommées ». Schweitzer l’avait entendue à Francfort en 1908.
Bret : « Depuis longtemps, cette partition me semblait le chef d’œuvre de Bach, et l’un des plus hauts de l’esprit humain. Je l’étudiais sans relâche… Quand il fut résolu que nous la mettrions en répétition, tout fut, avec Schweitzer, arrêté d’un commun accord : nuances, mouvements, caractères de chaque morceau, y compris les coups d’archet des cordes établis avec une scrupuleuse précision. »
Rentré à Strasbourg aussitôt après la représentation par le train de nuit, Schweitzer, sachant ce que cette réussite signifiait pour son ami, s’empressa de le féliciter spécialement :

« Mon cher Bret,
Tout fatigué que je suis, il faut que je vous écrive un mot pour vous exprimer l’admiration que j’ai éprouvée en entendant votre chœur chanter la Messe. Je ne parle pas des nuances et des mouvements que vous avez choisis, que je trouve concordants avec l’idéal que j’ai devant moi, mais de la façon dont cotre chœur a révélé vos intentions. J’ai entendu la Messe en différentes églises, exécutée par des chœurs illustres, mais jamais je n’ai eu le sentiment de la perfection à ce degré…. Si votre chœur continue de la façon il comptera bientôt parmi les premiers chœurs d’Europe… non par la Messe, mais par l’art de l’exécution.
Vous savez que je ne suis pas encore assez parisien pour savoir faire des compliments ; ce que je vous dis est donc la vérité vraie. Je souhaite que vous gardiez bonne santé et bon courage pour continuer à former ce chœur si sympathique… 
»

Ces mots chaleureux, évidemment des compliments sincères, partent du cœur et vont tout droit au cœur de leur destinataire. C’était dans la manière toute éthique de Schweitzer que de manifester ainsi et de diffuser sa reconnaissance. L’éthique, dans toutes les cultures, commence par l’usage du mot qui signifie « merci ». Bret lut la lettre à ses choristes qui, dit-il, en furent ravis, se sentant récompensés des efforts qu’ils avaient fournis pendant de longues répétitions.

Pourtant, quelques mois plus tard seulement, Schweitzer écrivit tout à coup et publia dans la revue Die Musik un texte critique assez long et aux accents de pamphlet, intitulé : Pourquoi il est si difficile, à Paris, de rassembler un grand chœur. Il le rédigea en une journée, semble-t-il, entre deux chapitres de théologie sur l’apôtre Paul, pendant ses vacances de fin d’été qu’il passait comme tous les ans en compagnie de son amie parisienne Adèle Herrenschmidt à Grimmialp, dans les alpes bernoises. Cet articulet, comme il l’appelle, de sociologie musicale (Musikartikelchen) ne répondait à aucune commande, il lui était venu comme ça, comme si en ce temps de relative détente il était poussé par un petit démon moqueur, sarcastique, quelque chose de l’esprit alsacien qui avec des sourires observe de l’extérieur et les Allemands et les Français. Le point de vue du Persan !
Pourquoi donc est-il difficile à Paris, plus qu’ailleurs, de rassembler un grand chœur mixte et pourquoi ceux qui existent ne sont-ils pas plus solides et ne s’avèrent-ils pas durables ? Se rendant compte du mal qu’avait son ami Bret à recruter des choristes amateurs et à obtenir leur assiduité, Schweitzer, qui avait pour référence les grands ensembles d’Allemagne et l’expérience de celui de Saint-Guillaume, se posait des questions sur la constitution des chœurs parisiens et se faisait du souci pour leur avenir. Il voyait plusieurs raisons, sociales et culturelles, à leur faiblesse.
Les Parisiens se satisfont de peu. Ils « n’ont pas conscience de la valeur toute relative de leurs chœurs et ne sentent pas qu’ils demeurent loin du chemin de l’idéal. Qui revient d’Allemagne loue ses chemins de fer et ses… chœurs. » Il peut comparer, mais s’il tente d’imiter sur ce plan les Allemands, il se heurtera à des difficultés qui ont « leur racine dans le mode de vie parisien ».
Plus directement dans l’éducation des jeunes filles de la bourgeoisie que l’on n’autorise pas à sortir seules le soir ! Selon un principe inflexible, « une jeune femme célibataire de moins de trente ans ne sort jamais seule ». Les dames le peuvent, qui ont conquis leur liberté avec l’âge ou le mariage. Mais il est incommode à Paris, si on n’a pas de voiture, de se déplacer en soirée et de rentrer la nuit. « Le réseau des tramways est très mal développé à Paris, en raison de la topographie de la ville. »
Alors, fixer les répétitions l’après-midi ? Mais attention : l’après-midi est réservé aux visites de ces dames et il faut encore tenir compte de plus en plus de "l’heure du thé", une mode nouvelle en plein essor. Quant aux messieurs, ils ne sont libres que tard le soir. Réunir les voix masculines et les voix féminines relève de la gageure.
« Il faut donc vraiment beaucoup d’enthousiasme, de volonté et d’abnégation pour rester membre d’un chœur parisien… La lutte sera d’autant plus ardue que l’individu ne se sentira soutenu par aucune tradition. Alors qu’en Allemagne, il paraît tout naturel qu’une personne aimant le chant fasse partie d’une société chorale, en France elle aura toutes les peines du monde à convaincre sa famille et s’épuisera à répondre à d’innombrables objections. C’est en réfléchissant à ces choses qu’on mesure l’importance des traditions qui soutiennent la vie culturelle…
Bref : où l’on voit que de grandes choses comme la diffusion des œuvres de Bach peuvent avoir de petits obstacles comme l’absence de chœurs mixtes et celle-ci tient à la manière dont on conçoit l’éducation des jeunes filles… « Un grand problème de la vie artistique est ici [à Paris] étroitement lié à la question de la condition féminine, une question qui dans d’autres pays d’Europe est résolue depuis longtemps. En France, la lutte sera longue et difficile, car, si paradoxal que cela paraisse, il n’existe nulle part de bourgeoisie aussi conservatrice, au bon comme au mauvais sens du mot, que celle de la moderne et démocratique République Française. 
»

Schweitzer a encore participé à deux concerts en cette année 1909, particulièrement mouvementée pour lui sur le plan musical. Toujours salle Gaveau : le 10 mars, quatre Cantates, et le 26 novembre, l’Oratorio de Noël. En octobre, il avait joué à Barcelone pour l’Orfeo Catala. Douze concerts en tout cette année, dont un à Dortmund et sa dernière participation, le 9 avril, au Chœur de Saint-Guillaume.
Sans qu’il l’ait voulu, un glissement va se faire, une translation, qui marque une avancée dans sa carrière et arrange son emploi du temps. À la suite de longues tensions avec son directeur Ernest Munch (jalousies peut-être de ce dernier et désaccord sur le sort de l’orgue Silbermann du temple Saint-Thomas), il résilie ses fonctions d’organiste titulaire de Saint-Guillaume, qu’il remplissait depuis 1894. Bénéfice non recherché, mais offert : il sera plus libre pour les concerts à Paris, auxquels il accrochera ceux du Havre où l’entraîne Bret. Sans compter chaque année désormais, soit en automne soit au printemps, les concerts Bach à Barcelone, puisque par amitié pour Lluis Millet son directeur il s’est engagé à accompagner l’Orféo Catala, quitte à traverser en train toute la France.

Au total, il aura participé à 17 concerts de la Société Bach de Paris. « participé », cela veut dire au moins deux répétitions, au moins quatre jours à Paris, deux longs voyages généralement de nuit par le train. Et cela impliquait aussi en amont par le courrier : conseils pour l’élaboration du programme et l’interprétation, plus la rédaction des notices.
Un dernier concert, exceptionnel, a été organisé pour lui le mercredi 25 avril 1912. Un récital d’orgue au profit de l’œuvre médicale de l’Ogooué (Congo français). Il jouera pour la première fois – et la dernière – à Paris une partie du concert en soliste (prélude, fugue, toccata). Le Chœur interprétera des chorals de la Passion et celui de la Pentecôte.
Depuis longtemps on connaissait son intention d’arrêter sa carrière artistique et de partir comme missionnaire médecin en Afrique. Ses amis parisiens s’y étaient faits, le soutenaient et lui témoignaient leur sympathie. Quelle plus belle preuve – d’affection – que ce concert final où on lui fit un triomphe ! Et autre preuve, qui montre encore combien la Société J. S. Bach avait de reconnaissance pour ses sept années d’étroite et fidèle collaboration : le comité directeur décida dès novembre 1911 que le facteur de pianos Gaveau lui fabriquera un piano à pédalier, d’une valeur de 1400 francs, qui « résistera au climat tropical et aux termites ».
Ce piano spécial va entrer dans la légende du « Docteur de Lambaréné ». Il lui permettra d’entretenir et même d’approfondir sa technique en jouant la nuit sous l’équateur. Son transport, sur un bras du fleuve, le 27 avril (1913) fut épique ! Il était contenu dans une lourde caisse de zinc, l’ensemble pesait plus d’une demie tonne. Quelle pirogue serait assez solide pour le porter ? Par bonheur, le chef d’une factorerie mit à la disposition du nouveau docteur une pirogue faite d’un tronc d’arbre énorme qui pouvait porter jusqu’à trois tonnes. « On aurait pu y charger cinq pianos ! »

Synthèse et conclusion

L’œuvre humanitaire que Schweitzer entamait à Lambaréné en 1913, au bout de huit ans de préparation en médecine, bénéficia de sympathies et de soutiens financiers aussi bien du côté français, à Paris, que du côté allemand, à Strasbourg. La coopération qu’il obtenait pour son œuvre, que dès la conception il voulait expressément binationale, transnationale, était elle-même binationale. Son comité de soutien, si informel qu’il fût, réunissait  des personnalités de la bourgeoisie artistique, intellectuelle et médicale des deux nations. Cela était conforme à son plan, à son idéal de solidarité et de paix.

À la Société J-S Bach de Paris il avait apporté les connaissances et l’expérience qu’il avait acquises depuis 1894 au sein du Chœur de Saint-Guillaume, en travaillant méthodiquement avec Ernest Munch les partitions de Bach. Cependant, la coopération musicale entre les deux sociétés n’aurait pu se faire si harmonieusement et d’une manière aussi féconde sans la solide amitié qui s’était nouée entre le Strasbourgeois et le Parisien, sans la qualité humaine de l’un et de l’autre. Sans leur simplicité et leur générosité.
Les biographes de Schweitzer ne peuvent manquer de souligner l’amitié paternelle de Widor pour Schweitzer et l’amitié filiale du cadet pour l’aîné (« Que ne dois-je à Widor ! Il m’a presque aussitôt adopté comme un fils ! »), mais ils ne prêtent pas attention à l’amitié qui s’établit et dura sans nuages entre les deux trentenaires. Les nombreuses lettres de Schweitzer, jusque dans les années de la vieillesse, attestent la profondeur de cette amitié qui s’étendit à la famille, à Mme Bret et au fils Paul.

Si on voit dans le détail son activité musicale au sein de la Société Jean Sébastien Bach de Paris, durant sept ans, et sa familiarité avec la vie parisienne, on comprend mieux sa décision de se placer au service de la Société des Missions Évangéliques de Paris et surtout on s’étonne moins de son obstination à se faire accepter d’elle, lorsque des membres du comité directeur s’acharnaient à le décourager, tandis que des Sociétés de Mission en Allemagne ou en Suisse l’auraient accueilli à bras ouverts. Mais Paris, malgré la distance et la frontière, lui était plus proche, par le nombre des relations familiales et amicales qu’il y comptait. Paris était la grande ville - qu’après Strasbourg, certes – il connaissait alors le mieux.
Dans sa lettre de candidature envoyée le 9 juillet 1905 à Alfred Boegner, le directeur de la Société des Missions, il explique non sans candeur : « Je suis à moitié parisien, car j’y suis chaque année un ou deux mois ». Après avoir décliné son identité de pasteur et de maître de conférences, il s’est encore présenté comme musicien et écrivain.

« Vous avez peut-être lu mon nom dans un journal ou une revue ces temps derniers, car on a beaucoup parlé de mon livre sur Bach, qui a paru en février. J’oubliais de vous dire que je suis en même temps artiste, ami intime de Widor, qui m’a demandé de lui écrire ce livre. Cet ouvrage m’a rapporté un bénéfice net de 700F. Je les ai serrés et mis de côté : ce sera pour payer mon voyage au Congo, pour que la Société qui a déjà tant de frais à supporter en ait un peu moins. »

On trouvera peut-être paradoxal, on trouvera étonnant qu’après la guerre Schweitzer, pourtant citoyen français à part entière désormais, n’ait plus jamais eu l’occasion de se produire comme musicien à Paris. Ses visites dans la capitale, lors de ses séjours européens, seront beaucoup plus rares et brefs qu’… avant. Il donnera en 1928 et dans les années 1930, à l’invitation de Charles-Marie Widor, des conférences (comme « Le secours médical aux colonies », publié dans la Revue des Deux Mondes en septembre 1931), mais pas de concerts. Non plus après la Seconde Guerre mondiale, où ses antennes et relais parisiens seront le professeur Robert Minder, l’écrivain et journaliste Gilbert Cesbron, le pasteur Georges Marchal, le sénateur Durant-Réville. Réception à l’Académie des Sciences morales et politiques le 20 octobre 1952 (Discours sur « la question de l’éthique dans l’évolution de la pensée humaine »), achats de matériel colonial pour l’hôpital, rendez-vous avec les éditeurs et à l’Hôtel Malherbe, le 13 novembre 1951, avec Pierre Fresnay qui s’apprête à incarner le personnage à l’écran dans Il est minuit, Dr Schweitzer…
Il reste bien en contact épistolaire avec deux musiciens français, Gustave Bret, mais qui vit retiré à Fréjus, et le « jeune » Marcel Dupré (1886-1971), dont il avait fait la connaissance avant son premier départ pour Lambaréné à une soirée de la comtesse de Behague, où fut jouée la Sinfonia Sacra. Dupré succéda à Widor en 1934 comme organiste titulaire à Saint-Sulpice. Il avait tenu l’orgue dans le film Il est minuit, Dr Schweitzer ; il versa son cachet au bénéfice de l’hôpital.
Il invita Schweitzer pour le centième anniversaire de l’orgue Cavaillé-Coll à Saint-Sulpice. De Lambaréné Schweitzer remercia par deux lettres, le 15 mars et le 24 avril 1962. Dans cette dernière : « Que c’est charmant ! Tu auras 76 ans le jour où l’on fêtera les 100 ans de ton orgue ! Je vous félicite, les deux, et je serai en pensée avec vous l’après-midi du 3 mai… » « Je réentendrai en imagination les sons du plus bel orgue du monde. »
Évoquant le souvenir de leur maître commun, Widor, il dit son regret de ne pas avoir osé lui dire, ayant constaté qu’il n’était plus en pleine forme, qu’il devait mettre ses pieds entre les mains d’un masseur expérimenté… Et c’est le médecin qui parle : « à présent je dis à tous les organistes qu’ils ont intérêt à partir de 70 ans, ou même avant, à laisser entretenir journellement leurs pieds par un masseur, ce qui leur permettra de garder leur technique jusqu’à 90 ans… »
Au passage, il confia encore à Dupré que les périodes qu’il a passées à Paris avant 1913 à apprendre et à faire de la musique « comptent parmi les plus belles de ma vie ».
Sentiment nostalgique d’un vieil homme qui se remémore sa jeunesse ? Ces périodes furent souvent difficiles, ingrates, surtout dans les rapports compliqués avec la Société des Missions, mais dans l’ensemble, par la musique et par les amitiés, elles ont été belles et fécondes. Je répète ce que j’avais suggéré en introduction.
Sans ce qu’il avait vécu et appris à Paris, Schweitzer ne serait pas devenu l’homme complet, « universel », et harmonieux qu’il est devenu. Il n’aurait pas eu la même envergure, la même puissance de synthèse. Paris a été un lieu déterminant de sa vie, de sa destinée…


Jean-Paul Sorg

 

 

 

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