Musique

Une amitié avec Marie Jaëll

L’amitié entre Marie Jaëll et Albert Schweitzer

(notes bibliographiques)

 

 

 

Sur ses relations avec Marie Jaëll les biographes se bornent en général à paraphraser les deux pages qu’Albert Schweitzer leur a consacrées dans le chapitre 2 – « Paris et Berlin (1898 – 1899) » - de son autobiographie, Ma vie et ma pensée (Aus meinem Leben und Denken, 1931). Et dans ces deux pages il a accordé peu de place à l’anecdote, il a surtout exposé de façon fort technique la théorie jaëllienne du toucher pianistique et exprimé sa reconnaissance : il lui doit de s’être rendu plus maître, plus conscient du jeu de ses doigts, ce qui, insista-t-il, lui profita beaucoup à l’orgue.

Ce qu’il ne racontait pas et que les biographes, qui ne travaillent pas sur les archives, ignorent donc, c’est que ses relations avec cette « disciple géniale de Liszt », qui dans une deuxième partie de sa vie devint une non moins géniale théoricienne de la musique, ont perduré bien au-delà des quelques mois où il fut son élève à Paris et qu’elles étaient empreintes d’une curiosité et d’une admiration réciproque. Leur correspondance montre qu’en dépit de la différence d’âge et de statut social (entre un étudiant, puis jeune vicaire, et une grande dame qui avait brillé « comme une étoile de première grandeur »), ils avaient développé des rapports de fidèle amitié, entretenus par des lettres et des visites.

 

Six lettres de Schweitzer ont été conservées, leur original déposé à la Bibliothèque Nationale Universitaire de Strasbourg dans le fonds Marie Jaëll. L’une, la première sans doute, envoyée de Berlin, où l’étudiant de philosophie Schweitzer passait le semestre d’été 1899, a été publiée in extenso dans le catalogue de l’exposition que la Bibliothèque avait montée en 1975, année du centenaire de la naissance. Elle n’est pas datée et l’adresse spécialement indiquée de l’expéditeur est difficile à déchiffrer, mais son contenu et différents recoupements (Schweitzer est retourné à Strasbourg fin juillet pour y soutenir sa thèse de doctorat sur la philosophie de la religion chez Kant) font supposer qu’elle a été écrite au courant du mois de juin. Elle se présente d’entrée, par ses mots d’excuse, comme une réponse tardive à une courte lettre de Marie Jaëll qui lui posa une « question aussi originale que touchante » : "que font vos dix doigts ?"

« Touchante » ? Dans cette façon de qualifier la question se glisse – sans doute inconsciemment – une allusion à la notion obsédante du toucher, au centre des recherches artistiques et expérimentales de Marie Jaëll. La deuxième lettre est datée de Pfaffenhoffen, le 20 septembre 1900. À Pfaffenhoffen il passe quelques jours de vacances, chez ses grands-parents et se dit très fatigué. La troisième lettre, le 22 décembre de la même année, est particulièrement intéressante parce qu’il y fait des remarques sur sa participation à la traduction en allemand du premier volume de l’ouvrage Le toucher, enseignement du piano basé sur la physiologie (1895). Nous pouvons ainsi nous faire une idée plus précise de ce travail de traduction autrement anonyme. En effet, le nom du ou des traducteurs ne figure pas dans l’édition allemande, Der Anschlag, Neues Klavierstudium auf physiologischer Grundlage, chez Breitkopf & Härtel, 1901. Chez cet éditeur installé à Leipzig, mais de rayonnement européen, Schweitzer publiera quatre ans plus tard Jean Sébastien Bach, le musicien-poète et il aura pu se recommander auprès de lui de ce premier travail de traduction. L’éditeur lui demandera presque aussitôt de livrer lui-même une version allemande de son ouvrage, ce qu’il fera en 1908, mais ce sera une réécriture et une édition considérablement augmentée. Il est fort probable que Marie Jaëll a suivi avec attention ce travail dans les deux langues de son ancien élève et qu’elle l’a salué. Malheureusement, les lettres qu’elle lui a adressées semblent perdues. Elle n’en aura pas fait de copies et la plus grande partie de la correspondance reçue par Schweitzer avant 1913 n’a pas été retrouvée.

Passionnante encore la lettre que Schweitzer a envoyée de Grimmialp le 30 août 1904. Il passait chaque année deux à trois semaines de vacances dans ce lieu de villégiature des Alpes bernoises, en compagnie de Mlle Adèle Herrenschmidt, une amie de Paris, et sa « bande ». Il a lu « tranquillement, la tête reposée, griffonnant au crayon en marge », L’intelligence et le rythme dans les mouvements artistiques, le livre tout philosophique que Marie Jaëll venait de publier. « Vous ne vous figurez pas combien de bonnes heures de grand apprentissage philosophique j’ai passées avec vous, seul à ma table, la fenêtre ouverte… Votre livre est unique à mon avis. »

Par une dernière lettre connue, envoyée de Kiel (en Prusse) le 8 septembre 1922, nous apprenons qu’il y donna un concert d’orgue et qu’il a rencontré une certaine Mlle Lamm (si nous déchiffrons bien le nom) qui fut pendant des années une élève de Marie Jaëll. « Naturellement nous parlons de vous longuement et chaleureusement, en nous répétant les deux ce que nous vous devons. »

À ces six lettres il faut ajouter une que Schweitzer a adressée de Lambaréné le 30 mai 1952 à Mlle Hélène Kiener, 22 rue Fischart, Strasbourg, pour la remercier de lui avoir envoyé le livre que celle-ci a consacré à sa tante. « Je l’ai lu d’un trait et reprend à présent un chapitre après l’autre. Laissez-moi vous dire que je pense comme André Siegfried que ce livre devait être écrit. Et vous l’avez écrit d’une façon qui vous vaut mon admiration. »

 

 

Ces différentes lettres ponctuent une longue amitié, née en 1898 pendant les leçons de piano et les expérimentations sur le toucher. Schweitzer dit lui avoir servi de cobaye, une impression des empreintes de la pulpe de ses doigts sur les touches du piano a été conservée et peut être examinée à la Bibliothèque. Entre les lettres il y a eu des rencontres, des retrouvailles. Nous en avons deux témoignages écrits. En marge du texte du sermon qu’il prononça en l’église de Gunsbach le 17 septembre 1899, sur le premier verset de l’Ecclésiaste, « Vanité, tout est vanité », Schweitzer nota entre parenthèses : « À ce sermon Marie Jaëll était à l’église ». Marie Jaëll était donc de bon matin à Gunsbach ce dimanche-là. Elle était probablement « descendue » de la station climatique des Trois-Épis, altitude 658 mètres, à une douzaine de kilomètres de là. Dans sa lettre à Hélène Kiener, citée plus haut, Schweitzer évoquait en effet « de beaux souvenirs d’un séjour de M. Jaëll aux Trois-Épis, d’où elle vint plusieurs fois à Gunsbach… C’était à l’époque où je traduisais le premier volume du Toucher. »

Comme elle l’écouta prêcher, nous pouvons imaginer qu’il lui arrivait aussi de l’écouter jouer aux concerts donnés à Paris, Salle Gaveau, par la Société Jean-Sébastien Bach. De 1907 à 1912, Schweitzer y tenait régulièrement la partie d’orgue, au printemps et à l’automne pour une ou deux représentations chaque fois. Peut-être lui faisait-il parvenir une invitation ?

Dans une lettre à Hélène Bresslau, adressée de Paris le mercredi 15 mars 1911, il donne comme souvent son emploi du temps détaillé de la journée.[1] Déjeuner chez les Bret (Gustave Bret est le directeur et chef d’orchestre de la Société Bach), puis répétition, «  qui a été très fatigante », de la Passion selon St Matthieu. À la sortie, conversation prolongée avec Mme Reinach qui attendait son automobile… (Le mari de Mme Reinach est un grand helléniste et député à la Chambre.) « Ensuite, je suis allé voir Mme Jaëll, de là souper chez Widor avec von Klenau dans un des plus élégants restaurants de Paris… »

Il est amusant de voir là un souper chez Charles-Marie Widor suivre une visite (disons de vieille amitié et de courtoisie) à Marie Jaëll, quand on sait que celui-là n’appréciait guère celle-ci, qu’il déconseillait à ses élèves de prendre des cours de piano et qu’il ne fallait pas qu’il sache en 1898 que son élève Schweitzer était aussi élève chez Marie Jaëll !

(à suivre)

Jean-Paul Sorg

 



[1] Lettre 510 de la Correspondance entre Albert Schweitzer et Hélène Bresslau, 3e tome 1910 – 1912, L’Alliance, édition Jérôme Do Bentzinger, Colmar, 2011.

 


 Pour en savoir plus sur Marie Jael, un lien vers l'Association Marie-Jaëll - Alsace

Vous y retrouverez notamment dans le dernier numéro de la Lettre d'information (novembre 2013) l'article consacré à Albert Schweitzer.

 

 

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