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Philosophie de la civilisation - Textes à l'appui

 

Au début de l’été 1915, je sortis d’une espèce de torpeur intellectuelle. Pourquoi une critique de la civilisation? Pourquoi me borner à nous analyser comme les héritiers du passé? Pourquoi pas un travail constructif?

Je commençai alors à rechercher les notions et les convictions sur lesquelles s’appuient la volonté de progrès et le pouvoir de la réaliser. Nous autres, les épigones s’élargit jusqu’à devenir une oeuvre consacrée à la reconstruction de la civilisation.

Tandis que j’y travaillais, j’aperçus clairement le rapport entre la civilisation et notre conception du monde. Je reconnus que la catastrophe de la civilisation provenait d’une défaite de la pensée.

Les idéaux de la vraie civilisation n’ont plus de force aujourd’hui parce que la conception idéaliste où ils s’enracinent a peu à peu disparu. Tous les événements qui se produisent chez les diverses nations et dans l’humanité entière sont dus à des causes spirituelles, liées à la manière dont le monde est conçu. Mais qu’est-ce que la civilisation?

L’élément essentiel de la civilisation est le perfectionnement éthique de l’individu aussi bien que de la société. Mais en même temps tout progrès tant matériel que culturel détermine le devenir de la civilisation. La volonté de civilisation est donc une volonté universelle de progrès qui reconnaît l’éthique comme la plus haute des valeurs. Quelque importance que nous attachions à la science et à la technique, il est manifeste que seule une humanité poursuivant des fins morales peut bénéficier dans une pleine mesure des progrès matériels et vaincre en même temps les périls qui les accompagnent. A la génération qui a cru à un progrès immanent, s’accomplissant en quelque sorte naturellement, de soi-même, et qui a estimé qu’elle pouvait se passer d’idéaux éthiques, en avançant uniquement grâce aux sciences et à la puissance technique, à cette génération, la situation présente, résultat de ses choix, a fourni la preuve terrible qu’elle s’était trompée.

(Ma vie et ma pensée, chp.XIII)

 

Je découvris les oeuvres de Tolstoï dès le début de mes études à l’université de Strasbourg, en 1893.

Ceux qui n’ont pas vécu cette période au cours de laquelle se propagea en Europe occidentale le nom de Tolstoï ne peuvent se figurer ce que cela signifiait pour nous. En premier lieu, c’était, bien sûr, un événement littéraire. On admirait la perfection sans égale des romans de Tolstoï. Mais toujours davantage on en vint à constater que le grand écrivain était porteur d’un message pour l’humanité. Dans ses romans, il nous annonçait l’idéal humanitaire qui le hantait. Nous avions le sentiment qu’un prophète s’était dressé parmi nous, détenteur du Verbe. Une telle révélation fut accordée non seulement aux jeunes, mais aussi à ceux de la génération précédente.

Jamais les oeuvres de Tolstoï ne vieilliront. Toujours des hommes seront possédés de l’Esprit qui les anime, en proie à la nostalgie de devenir davantage “hommes”. Tolstoï est un des grands éducateurs de l’humanité.

A partir de 1900, je m’attachais au problème de notre civilisation. Je me demandais: possède-t-elle le contenu moral que l’on est en droit d’exiger d’elle? A coup sûr, l’empreinte dont me marquait l’oeuvre de Tolstoï contribua à me lancer dans une telle entreprise et à adopter la position que je défendis dans mon oeuvre La civilisation et l’éthique, à savoir que l’éthique définit la civilisation en son essence et que toutes les autres composantes généralement considérées comme constitutives de la civilisation, par exemple les conquêtes de la technique et du savoir, n’en sont pas les éléments premiers, mais possèdent une importance toute relative.

Par les impulsions que je reçus de lui, Tolstoï a exercé une influence décisive sur ma vie et sur ma pensée. Je n’ai jamais oublié ma dette à son égard.

(Texte publié dans un recueil d’hommages à Tolstoï, 1962)

 

La terrible vérité, c’est qu’avec l’évolution historique et le développement historique, le travail de la civilisation ne se trouve pas facilité, mais devient au contraire plus difficile...

Qu’est-ce que la civilisation?

Cette question aurait dû de tout temps s’imposer aux hommes se considérant eux-mêmes comme civilisés. Mais, chose curieuse, jusqu’à présent, elle n’a été vraiment posée nulle part dans la littérature mondiale, et encore moins a-t-elle reçu une réponse. On croyait ne pas avoir à définir la civilisation, puisqu’on la possédait. Si jamais la question était effleurée, on estimait que par des références à l’histoire et au présent elle se trouvait réglée. Mais aujourd’hui que les événements eux-mêmes nous forcent à reconnaître que nous vivons dans un dangereux amalgame de civilisation et de non-civilisation, nous devons, que nous le voulions ou non, chercher à déterminer l’essence de la vraie civilisation.

Dit d’une façon tout à fait générale, la civilisation est progrès, progrès matériel et spirituel tant de l’individu que des collectivités.

En quoi consiste-t-il? D’abord en ceci que pour l’individu comme pour les collectivités la lutte pour l’existence s’atténue. La création de conditions de vie aussi favorables que possible est une exigence qui doit être formulée à la fois pour elle-même et dans la perspective d’un perfectionnement intellectuel et moral de l’individu, finalité suprême de la civilisation.

La lutte pour l’existence est double: l’homme doit s’affirmer dans la nature et contre la nature, en même temps que parmi les hommes et contre les hommes.

L’atténuation de la lutte pour la vie s’obtient au fur et à mesure que la raison devient plus largement et plus efficacement maîtresse tant de la nature extérieure que de la nature humaine.

Ainsi la civilisation est-elle double en son essence: elle se réalise par la domination de la raison à la fois sur les forces de la nature et les tendances de l’être humain.

Lequel de ces deux progrès est le plus essentiel? Le moins évident: celui qu’assure la domination de la raison sur la nature intérieure de l’homme. Et cela pour deux motifs. Tout d’abord, la maîtrise des forces de la nature par la science ne représente pas un progrès pur, car à côté de ses bienfaits il produit aussi des dégâts qui mettent en cause la civilisation même. Les conditions économiques actuelles qui menacent la civilisation proviennent pour partie de ce que nous nous servons des forces de la nature comme de machines. Dès lors, seule la maîtrise des pulsions de la nature humaine par la raison pourra retenir les hommes et les nations d’utiliser la puissance que leur confère l’exploitation des forces de la nature extérieure pour, essentiellement, se dresser les uns contre les autres et se livrer un combat pour la prépondérance bien plus effroyable que celui d’hommes restés à l’état primitif.

Une conscience saine de la civilisation ne se forme que là où on sait faire la distinction entre ce qui est essentiel à la civilisation et ce qui n’est que superfétatoire.

Sans doute ces deux progrès représentent-ils, l’un comme l’autre, un accomplissement de l’esprit humain. Cependant, on considérera comme matériel celui qui résulte de la maîtrise des forces de la nature, car en lui se réalise la subordination de la matière et son utilisation par l’homme. En revanche, la domination de la raison sur les tendances de la nature humaine constitue une conquête purement spirituelle: elle signifie une action de l’esprit sur l’esprit ou, autrement dit encore, une action de la faculté de réflexion.

En qui consiste cette domination de la raison sur les tendances et sentiments de l’être humain? En ceci que la volonté des individus et des collectivités se détermine en vue du bien général, matériel et spirituel, de tous, une disposition qui est conforme au principe de l’éthique. C’est donc le progrès éthique qui représente l’essentiel dans le développement de la civilisation et son indice le plus probant, tandis que le progrès matériel représente un élément moins essentiel et plus ambigu. Une telle conception moraliste de la civilisation semblera relever d’un rationalisme démodé. L’esprit de notre temps nous pousse plutôt à comprendre la civilisation comme une manifestation naturelle, quoique remarquablement compliquée, de la vie, survenue à un certain moment dans l’histoire de l’humanité. Or ce qui compte, ce n’est pas l’ingéniosité des explications, mais la vérité, et en cette affaire, la vérité est simple, une vérité incommode, avec laquelle il nous échoit de travailler.

(Décadence et reconstruction de la civilisation, chp.III)

 

Cédant à son intérêt mystérieux pour l’univers, l’homme cherche constamment à élargir le champ de ses connaissances et de son activité. Il désire que les biens qui procurent le bien-être deviennent le partage de tous, que la sagesse et la justice règnent, que l’on trouve le moyen de diminuer la misère et la souffrance, que l’on développe les arts et les lettres, que l’on affine les sentiments et que les forces de la nature soient domptées pour être mises au service du progrès.

L’humanité doit donc parvenir à une vraie civilisation. Mais celle-ci, dit Rabîndranâth Tagore, n’existe que là où règne un noble et profond sentiment humanitaire. Les conquêtes matérielles sont chose toute relative. Elles n’ont d’effet bienfaisant que si l’humanité accomplit également des progrès spirituels et moraux. “Il faut juger et apprécier une civilisation non pas d’après la somme de puissance matérielle qu’elle déploie, mais d’après la façon dont elle développe et manifeste, par ses lois et ses institutions, l’amour de l’humanité.”(Sâdhana, chp.V)

Tagore a donc adopté une conception éthique du monde, inspirée par un véritable esprit humanitaire. C’est une conception que défendaient également - on regrette qu’il ne le reconnaisse pas expressément - certains penseurs occidentaux comme Shaftesbury, Kant, Fichte, pour ne citer que ceux-là. Bien que par sa nature même, la pensée occidentale soit en danger de ne pas assez porter l’homme vers la spiritualité et qu’elle ait souvent failli à ce devoir, on n’y trouve pas moins, à des degrés divers, une affirmation profondément éthique de la valeur du monde, fidèle à l’idéal de la véritable culture de l’individu et des collectivités.

(La conception du monde des penseurs de l’Inde, chp.XV)

 

Les progrès extérieurs de notre civilisation ont pour effet que les individus, en dépit de tous les avantages qu’ils en retirent, se trouvent à bien des égards, tant matériellement qu’intellectuellement, mutilés dans leurs possibilités de développement culturel.

...

Les conquêtes matérielles ne font pas la civilisation, elles peuvent seulement s’y intégrer, dans la mesure où de par ses dispositions l’âme est apte à les placer dans le sens d’un perfectionnement de l’individu et de la collectivité. Enivrés par les progrès du savoir et du pouvoir technique, nous ne nous représentions pas le danger que nous courions en dépréciant la part du spirituel dans la civilisation; nous nous abandonnions à la naïve satisfaction que nous procuraient nos grandioses réalisations matérielles et nous nous laissions tromper par une conception de la civilisation incroyablement superficielle. Nous avons cru en un progrès immanent, inscrit dans les faits mêmes. Au lieu de donner forme aux idéaux de la raison et d’entreprendre de transformer le monde en conséquence, nous avons voulu, prétendant au réalisme, nous tirer d’affaire avec des idéaux rabaissés, prélevés sur les réalités. Mais c’est ainsi précisément que nous avons perdu la maîtrise des choses.

Là où le spirituel aurait été plus que jamais nécessaire, au sein d’une civilisation aussi fortement entraînée par le matériel, nous l’avons laissé dépérir.

Mais comment avons-nous pu négliger à ce point la composante spirituelle de la civilisation?

...

Il y a une association étroite entre civilisation et conception du monde. La civilisation suppose une conception du monde qui soit éthique et optimiste. C’est seulement dans la mesure où prévaut une conception du monde, disant oui à l’existence et lui donnant en même temps une orientation éthique, que des idéaux de civilisation, crédibles pour les individus et la communauté, pourront être représentés.

Si l’on n’a pas prêté l’attention qu’elle mérite à cette interdépendance du phénomène de la civilisation et d’une conception globale du monde, cela provient de ce que chez nous rares sont ceux qui réfléchissent vraiment à ce qui constitue l’essence de la civilisation.

Posons-nous la question et proposons une réponse. La civilisation, dirons-nous, est la substance de tous les progrès de l’homme et de l’humanité, dans tous les domaines et à tous égards, dans la mesure où ils aident au développement spirituel de l’individu, progrès des progrès.

La force qui pousse les hommes vers le progrès, dans toutes les sphères de l’activité et sous les aspects, lui vient d’une conception du monde optimiste, affirmant la valeur en soi de la vie et du monde et en conséquence impliquant l’obligation d’élever l’existence, pour autant qu’il dépend de nous, à son plus haut degré de valeur. C’est de là que naissent la volonté même, l’espérance et déjà les réalisations en vue d’améliorer les conditions de vie de l’individu et de la société, des peuples et de toute l’humanité. Ces dispositions elles-mêmes doivent entraîner une suprématie de l’esprit sur les forces de la nature, un progrès dans le rapprochement des hommes entre eux, sur les plans religieux, social, économique ou pratique, ainsi qu’un perfectionnement spirituel de l’individu et de la collectivité.

(La civilisation et l’éthique, chp.1: “La crise de la civilisation et ses causes spirituelles”)

 

Cher Benedetto Croce,

Ce que vous m’avez écrit m’a causé une grande joie. Que vous ayez apprécié mon autobiographie et que vous l’ayez jugée favorablement m’a fait plaisir. Ah! j’ai dû me vaincre moi-même pour vous écrire. C’est une entreprise dangereuse...

Vous savez combien nous sommes, vous et moi, d’accord sur l’essentiel. Nous voulons lutter pour préserver une civilisation de l’individualisme, qui sauvegarde en même temps ses rapports avec le passé.

(Lettre du 26.5.1934, à Benedetto Croce, Naples)

 

Nous nous sentons maintenant libérés de la nécessité de concevoir l’ Etat civilisé sur le modèle de l’Etat-nation et sur la base d’une culture nationale; nous nous permettons de revenir à l’idée naïve, mais profonde, que l’Etat qu’on appelle civilisé obéit aux principes de l’éthique. Confiants dans la force qui émane de l’idée de respect pour la vie, nous contribuerons à réaliser un tel Etat.

Conscients d’être responsables de ce qui adviendra de l’idée de civilisation et de ce qui se pratique en son nom, nous regardons par-delà les peuples et les nations en direction de l’humanité même. Pour celui qui a épousé une conception éthique affirmant la valeur de la vie et du monde, l’avenir des hommes et le sort de toute l’humanité deviennent objet de souci et sujet d’espérance. Être délivré de ce souci, quelle pauvreté! Y être voué, quelle richesse! Sans savoir si nous-mêmes connaîtrons encore un avenir meilleur, mais en ayant confiance en la puissance de l’esprit, notre consolation en ces temps de détresse est au moins de frayer la voie à une humanité plus civilisée.

(La civilisation et l’éthique, chp.XXII)

 

Il nous faut rétablir les droits de l’homme dans leur imprescriptibilité, des droits garantissant à chaque individu le maximum de liberté possible, à l’intérieur de sa propre nation, et protégeant encore son existence et sa dignité d’être humain, contre toute puissance étrangère entre les mains de laquelle il pourrait tomber.

Les juristes ont laissé se détériorer le droit et le sens de la justice. Ils n’y pouvaient rien, car il n’existait dans l’esprit de leur temps aucune conception à laquelle rattacher une notion de la justice qui soit vivante. Le droit a dépéri faute de conception du monde pour le soutenir. Il ne pourra donc renaître qu’à partir d’une nouvelle conception du monde. Il devra prendre son origine dans la conception fondamentale que nous aurons de notre relation à l’ordre du vivant comme tel et en couler comme d’une source qui jamais ne tarit ni ne s’envase. Cette source, c’est l’idée de respect pour la vie.

Le droit et l’éthique proviennent ensemble de la même idée. Le droit représente ce qui dans le respect pour la vie se laisse objectivement codifier; l’éthique même échappe à la codification. Le fondement du droit est le sens humanitaire. C’est une folie que de vouloir ignorer les liens qui existent entre droit et conception du monde.

C’est ainsi qu’une conception du monde constitue la cellule reproductrice où germent toutes les idées et tous les sentiments qui déterminent le comportement de l’individu et de la société.

Aujourd’hui les avions transportent des hommes par les airs en survolant des terres où habitent d’autres hommes souffrant de la faim ou spoliés par des bandes de brigands. Une forme aussi grotesque du progrès ne caractérise pas seulement certains pays, mais juge l’ensemble de l’humanité. Il ne deviendra un progrès équitable qu’avec la naissance et le développement d’une mentalité nouvelle capable par l’éthique de remettre de l’ordre dans ce chaos. En définitive, il s’avérera que seule l’éthique pourra inspirer les actions nécessaires pour sortir de la décadence.

(La civilisation et l’éthique, avant-propos)

 

Les tentatives de distinguer entre “culture” et “civilisation” visent en fait à placer la notion non éthique de culture à côté de l’idée éthique et à la valoriser, en la revêtant d’un terme emprunté à l’anthropologie. Mais rien dans le mot “culture” ne justifie une telle entreprise. Selon son sens originel, il désigne, comme le mot “civilisation”, le développement de l’homme vers des formes supérieures d’organisation et de moralité. Certaines langues préfèrent l’un des termes à l’autre. Les Allemands parlent plutôt de “Kultur”, que les Français traduiront par “civilisation”, alors même que la notion de culture tend à prendre pour eux une extension plus large. Cependant, établir une différence entre les deux ne se laisse fonder ni par l’étymologie ni par la connaissance de l’histoire de l’humanité. Que l’on s’entende à parler de culture éthique et de culture non éthique ou de civilisation éthique et non éthique, mais qu’on n’oppose pas “culture” et “civilisation”.

La question est plutôt de comprendre pourquoi et comment le sens de l’essentielle composante éthique de la civilisation s’est perdu.

Jusqu’à présent, dans les avancées de la civilisation, il s’agissait généralement de processus où les forces du progrès se manifestaient presque à tous les niveaux. De grandes réalisations dans les arts, l’architecture, l’administration, l’économie, l’industrie, le commerce et la colonisation, allaient de pair avec un essor spirituel qui engendrait des conceptions du monde plus élevées. Les reculs dans le mouvement de la civilisation se faisaient sentir aussi bien sur le plan matériel que sur le plan éthique et spirituel, et sur le premier plus tôt, en général, que sur le second. Ainsi, dans la civilisation grecque, l’étonnante stagnation des sciences de la nature et des énergies politiques était-il déjà perceptible du temps d’Aristote, alors que le mouvement de conscience éthique continuait sur sa lancée et n’atteignit la forme de son accomplissement qu’au cours des siècles suivants, avec la grande oeuvre éducative entreprise dans le monde antique par la philosophie stoïcienne. En ce qui concerne les civilisations chinoise, indienne ou juive, la puissance matérielle se tint d’emblée et resta durablement en-deçà des conquêtes éthiques de l’esprit.

Quant au mouvement de civilisation qui s’amorce à la Renaissance, les forces matérielles du progrès et les forces éthico-spirituelles y rivalisent côte à côte, comme dans une course de compétition, jusqu’au début du XIXe siècle. Mais plus tard se produisit un phénomène sans précédent: les énergies éthiques se relâchèrent, tandis que les conquêtes de l’esprit dans le domaine des sciences de la nature et des techniques ne cessaient de se développer de brillante façon. Pendant plusieurs décennies encore, notre civilisation continua à profiter des grands avantages acquis par le progrès matériel, sans soupçonner tous les effets délétères d’une régression du mouvement éthique. On ne se rendait pas compte qu’on vivait dans une situation et sur des acquis éthiques qui devenaient intenables; on n’apercevait rien de ce qui se préparait entre les nations. C’est ainsi que notre époque, qui avait oublié la pensée, en arriva à croire que la civilisation consiste avant tout en performances scientifiques, techniques et artistiques et qu’elle pourrait bien se passer d’éthique ou n’en conserver qu’un minimum.

(Décadence et reconstruction de la civilisation, chp. III, “Le fondement éthique de la civilisation”)

 

 

Voici que notre aptitude à la civilisation se trouve mise en question. Entièrement absorbés par leur difficile lutte pour la vie, beaucoup d’entre nous ne sont plus à même de concevoir des idéaux pour la civilisation. Ils n’arrivent pas à avoir suffisamment d’objectivité pour cela. Tous leurs soucis se bornent à améliorer leurs propres conditions d’existence. Ils confondent cet idéal-là avec un idéal de civilisation et entretiennent ainsi une représentation confuse de la civilisation même.

Pour être capable de faire face aux effets néfastes, et aussi bien positifs, des conquêtes de la science et de la technique, il nous faut garder un idéal d’humanité et lutter contre les circonstances, les transformer, afin qu’elles empêchent le moins possible les hommes de se rapprocher de cet idéal et qu’au contraire elles les y aident le plus possible.

L’idéal de l’être humain comme être civilisé n’est autre que celui d’un homme gardant en toute circonstance son authentique humanité. Actuellement, dans les conditions de la civilisation moderne, être civilisé se limite presque à ce “rester humain”. Devant les progrès tout extérieurs de notre civilisation, seule une attention à ce qui appartient en propre à l’humain peut nous préserver des égarements dans la barbarie. C’est seulement lorsque s’éveillera dans l’homme moderne l’aspiration à retrouver son entière qualité d’homme qu’il pourra sortir de l’état d’éblouissement où l’ont jeté le scientisme et le technicisme; c’est alors seulement qu’il sera en mesure de travailler à diminuer la pression que les conditions de sa survie font peser sur lui et qui le menacent jusque dans sa nature humaine.

Comme idéal de l’existence, tant dans sa matérialisation que sur le plan spirituel, le respect pour la vie engage l’être humain à développer le plus possible ses facultés, à lutter contre lui-même pour devenir lui-même, dans une liberté étendue au maximum, et à témoigner son intérêt et son aide à tout ce qui vit autour de lui. Dans la conscience sévère qu’il a de soi, il ne doit cesser de mesurer ses responsabilités; c’est à la fois en subissant le monde et en y agissant qu’il maintiendra avec lui et pour lui un rapport spirituel vivant. Il comprend qu’être vraiment humain, c’est vivre dans l’éthique du respect pour la vie et en elle dire oui à la vie et au monde.

Une fois reconnu que la fin de la civilisation est de donner à chaque individu les chances de s’élever de son mieux à la hauteur d’une existence digne de la nature humaine, on devrait cesser de surestimer sans aucun esprit critique les aspects extérieurs de la civilisation, héritage du XIXe siècle finissant. De plus en plus, on en viendra à s’arrêter et à réfléchir, pour distinguer entre l’essentiel d’une civilisation et le superfétatoire. Une certaine façon de se prévaloir de la civilisation ne sera plus de saison. Car osons regarder les réalités en face et dire qu’avec les progrès de la science et de la technique le travail de la civilisation n’est pas devenu plus facile, mais au contraire plus difficile. Le problème des rapports entre les forces matérielles et les forces spirituelles se pose à nous comme jamais et devra être résolu par nous. Nous qui savons qu’il nous faut lutter personnellement avec les circonstances pour gagner notre humanité et en même temps nous soucier de redonner espoir, sens, perspective, à tous ceux qui mènent un combat presque désespéré pour leur humanité.

Notre premier renfort spirituel s’appuiera sur l’idée que jamais un homme ne devra être traité comme une chose et sacrifié ainsi à la nécessité des circonstances. Cet humanisme élémentaire ne va plus de soi pour tout le monde. Des soi-disant penseurs ont formulé et répandu l’idée d’après laquelle la civilisation ou la culture ne serait jamais que le privilège d’une élite et que les masses ne constituaient qu’un moyen à leur service. Ainsi condamne-t-on d’avance ceux qui du fait des circonstances sont contraints de lutter durement pour accéder à une existence humaine digne, on leur refuse toute aide spirituelle. Et cela au nom d’un certain réalisme, cynisme plutôt, auquel beaucoup sont tentés de céder. Mais une philosophie comme celle du respect pour la vie s’insurge radicalement contre cette manière de voir; elle veut contribuer à développer une autre mentalité, celle qui présente en chaque homme la valeur et la dignité de l’humain. Le combat devrait alors perdre de son âpreté, les hommes sachant que pour se libérer il leur faut bien lutter toujours contre les circonstances, mais non plus contre d’autres hommes.

Plus largement, une pensée comme celle du respect pour la vie peut conforter ceux qui ont à lutter le plus durement pour leur humanité, car elle leur fait prendre conscience que la valeur de l’humain est en eux également. Elle les met donc en garde contre la tentation de surévaluer une forme de combat qui ne viserait rien de plus qu’une transformation des conditions matérielles qui restreignent leur liberté; beaucoup plus d’humanité et de liberté intérieure qu’ils n’imaginent restent compatibles avec les conditions de vie qui sont les leurs. Il ne faut pas qu’obnubilés par les luttes sociales ils négligent leur vie intérieure, leur vie d’être pensant.

Il faudra que les masses soient plus éclairées, non seulement en politique, mais sur un plan spirituel. Que les individus qui les composent, les hommes “communs”, réfléchissent sur la vie, le sens de la vie, sur ce qu’ils attendent de leurs luttes, sur ce que les circonstances les empêchent effectivement d’accomplir et sur ce qui dans leur destin ne dépend en réalité que d’eux-mêmes. S’ils n’ont pas de vie spirituelle, c’est aussi parce qu’ils ne se font de la spiritualité qu’une représentation des plus confuses. Ils ne donnent aucun temps à la pensée, parce que la pensée dans sa forme élémentaire et essentielle, qui consiste à réfléchir sur le sens de la vie, leur est devenue étrangère. Dans ce qui à notre époque se présente comme “pensée” et comme spiritualité, ils ne peuvent, en effet, rien retenir de valable et d’immédiatement utile pour eux. Mais peut-être qu’une pensée comme celle du respect pour la vie, à condition qu’elle se diffuse dans la culture, représentera une pensée pour tous, qui concernera tous et qui sera à même de réveiller en tous une spiritualité qui ne recherche que cela. Egalement ceux dont la lutte pour la vie, et une vie humaine digne, est des plus dures seront conduits alors à une pratique de réflexion et de vie intérieure où ils puiseront des forces nouvelles.

Tout en sachant les uns et les autres que la préservation de la civilisation dépend pour l’essentiel de l’ouverture des sources de vie spirituelle, nous ne négligerons nullement d’aborder avec zèle les problèmes économiques et sociaux. L’indépendance matérielle la plus grande possible pour le plus grand nombre possible est à nos yeux un impératif de la civilisation.

(La civilisation et l’éthique, chp.XXII: “Les énergies civilisatrices contenues dans l’éthique du respect pour la vie”)

 

Pour nous autres Occidentaux, la civilisation se propose deux tâches simultanées: l’accomplissement de soi et la transformation du monde. Toutefois,ces deux activités, l’une tournée vers l’intérieur, l’autre vers l’extérieur, s’impliquent-elles nécessairement l’une l’autre? Qu’est-ce qui nous assure que le monde puisse être transformé de telle sorte qu’effectivement soient favorisés la libération et le perfectionnement intérieur de l’individu, en tant que fin dernière de la civilisation? Qui nous dit que le cours même du monde a un sens? Et est-ce que tous les efforts que l’on déploie pour agir sur lui ne nous détournent pas de l’essentiel, le soin de la vie intérieure, le travail de soi sur soi?

Ebranlés par ces doutes, des penseurs pessimistes, comme ceux de l’Inde ou, en Occident, Schopenhauer, dénient toute valeur aux conquêtes matérielles et sociales, qui représentent ce qui d’une civilisation tombe le mieux sous les sens. En vertu de quoi, l’individu ne doit se soucier ni de la cité, ni de la nation, ni de l’humanité; il ne doit aspirer qu’à une chose, vivre en lui la souveraineté de l’esprit sur la matière.

Et en cela aussi il y a civilisation, dans la mesure où est poursuivi un but final de perfectionnement éthico-spirituel de l’individu. Lorsque nous, les Occidentaux, nous jugeons une telle civilisation incomplète, nous ne devrions pas nous montrer trop sûrs de nous. Les progrès extérieurs de l’humanité et le perfectionnement éthico-spirituel de l’individu sont-ils vraiment aussi étroitement liés que nous l’imaginons? N’est-ce pas une illusion que de vouloir unir des choses aussi dissemblables? Ce que l’esprit acquiert d’un côté profite-t-il effectivement à l’autre?

L’idéal que nous avions projeté, nous n’avons pas su le réaliser. Nous nous sommes divertis dans la poursuite des progrès extérieurs et avons négligé la vie intérieure et le sens de la moralité. Nous n’avons pas su prouver par notre comportement la justesse de notre conception de la civilisation. Aussi n’avons-nous pas le droit de simplement rejeter l’autre conception, plus restrictive. Nous devons nous confronter à elle.

La pensée pessimiste de l’Inde et la pensée optimiste de l’Occident, jusqu’à présent presque entièrement étrangères l’une à l’autre, sont appelées, pour un avenir proche qui se dessine déjà, à se rencontrer et à se confronter en toute objectivité. La philosophie universelle est sur le point de naître. Elle se formera dans ce combat même qui devra décider de l’optimisme ou du pessimisme, du sens ou du non-sens du monde.

(La civilisation et l’éthique, chp.II: “Le problème de la conception optimiste du monde”)

 

Les 90% de la population de l’Inde vivent dans les villages. La saison sèche interrompt le travail agricole pendant près de six mois de l’année. On utilisait autrefois ce temps de chômage forcé pour filer et tisser à la main. Depuis que le marché est inondé de produits manufacturés, d’origine tant orientale qu’occidentale, ce travail à domicile est ruiné. Cette suppression du gain accessoire a pour résultat l’appauvrissement des campagnards. De plus, l’oisiveté à laquelle ils sont réduits a les plus pernicieux effets.

Dans ses efforts pour la restauration du filage et du tissage manuels, et en faisant aux villageois un devoir de s’y livrer, Gandhi montre qu’il a vraiment le sens des réalités. Avec raison il remarque que le problème de la concurrence entre la machine et la main doit être résolu en tenant compte avant tout de l’intérêt du peuple.

Gandhi n’est pas aveuglément hostile à la machine. Partout où elle est nécessaire, il en reconnaît la légitimité. mais il ne consent pas à ce qu’elle entraîne la ruine d’un travail manuel qui a sa raison d’être. La machine à coudre a ses faveurs, mais il rejette l’automobile, bien que ce moyen de locomotion et de transport de marchandises pourrait favoriser le travail à domicile dans les villages.

L’amélioration des conditions d’habitation et de l’hygiène et la rationalisation des méthodes de l’agriculture sont également des points importants de son programme de réformes. C’est à un ouvrage de Ruskin, Unto this last, qu’il avait lu pendant son séjour en Afrique du Sud, que Gandhi doit d’avoir compris la valeur du travail manuel et des formes de vie artisanale et paysanne. Il reconnaît que ce livre avait directement changé sa conception de la vie.

Son sens de la réalité se manifeste aussi dans sa position vis-à-vis du commandement de l’ahimsâ. Il ne se contente pas de le prôner, il ose le discuter et l’interpréter. Il s’étonne qu’en dépit de ce commandement on témoigne en Inde si peu de pitié pour les animaux et les êtres humains. “Il est un fait, se risque-t-il à écrire, que le sort des animaux n’est nulle part au monde plus affligeant que dans notre pauvre Inde. Nous ne aurions en rendre responsables les Anglais et nous ne pouvons pas non plus alléguer le fait de notre pauvreté. Seule une négligence criminelle est la cause de la condition misérable de notre bétail.”

Le commandement de l’ahimsâ n’a pas réussi à rendre le peuple vraiment compatissant vis-à-vis des autres êtres. Cela provient, selon Gandhi, de ce qu’on s’est attaché à la lettre plutôt qu'à l’esprit. On a cru ainsi qu’il suffisait de ne point tuer et de ne point faire souffrir, alors qu’en vérité le commandement implique une forme de compassion active et secourable.

...

Quel que soit l’intérêt que Gandhi porte aux réalités sociales, la négation du monde et de la vie ne laisse pas de jouer un rôle dans sa pensée et sa conduite.

Certes, il se préoccupe du bien-être matériel du peuple, mais prend ses distances avec l’idée que le but à atteindre serait celui d’une prospérité nationale. Il souhaite que l’acquisition des biens soit limitée au nécessaire, au minimum indispensable à la subsistance. Même ceux qui en auraient les moyens ne devraient pas mener un train de vie élevé. De cet idéal d’une vie simple, où les besoins seraient réduits et où la propriété serait réduite le plus possible, Gandhi n’attend rien moins qu’une régénérescence de la civilisation. Sur tous ces points, la concordance de ses vues et de ses aspirations avec celles de Tolstoï ne fait que mieux prouver à ses yeux leur justesse.

C’est dans sa Profession de foi, écrite en 1909 et traitant des conditions de la vraie civilisation, que sa négation du monde et de la vie s’exprime avec le plus de force. Il va alors jusqu’à donner au charlatanisme la préférence sur la médecine scientifique moderne. “Le salut de l’Inde est d’oublier tout ce qu’elle a appris depuis cinquante ans. Chemins de fer, télégraphes, hôpitaux, avocats, médecins, etc., doivent tous disparaître de chez nous, et les membres de la soi-disant classe supérieure devront apprendre consciencieusement à mener, dans la piété et l’honnêteté, la vie du simple paysan, en reconnaissant que seule une telle vie apporte le vrai bonheur.”

Plus tard, en prison, torturé par une appendicite, il se résolut néanmoins à accepter le secours de la médecine moderne qu’il avait si sévèrement condamnée. Il se fit opérer. Mais il ne pouvait s’empêcher de penser qu’ainsi il avait agi contre ses convictions profondes. “Je conviens, écrivit-il à un ascète brahmane qui lui demanda la raison de ce reniement, que c’était une faiblesse de ma part de me prêter à cette opération chirurgicale. Si j’avais été totalement exempt d’égoïsme, je me serais résigné à l’inévitable, mais je demeurais dominé par le désir de vivre en mon corps.”

Dans des déclarations récentes, toutefois, il veut bien concéder à nouveau quelque utilité à la médecine et aux hôpitaux modernes.

(La conception du monde des penseurs de l’Inde, chp. XV)

 

 

 

Depuis plusieurs jours, une brume bleue enveloppe la forêt, et le soir, une lueur rougeâtre apparaît sur l’horizon. Brume et lueur proviennent des incendies qui sont allumés chaque année pendant la saison sèche, afin de gagner de nouvelles terres pour les plantations. Après le 20 septembre, les pluies commencent, c’est pourquoi on allume maintenant les arbres abattus. L’incendie dure pendant des semaines. Même lorsqu’ils sont déjà relativement secs, les troncs puissants ne sont consumés que lentement et incomplètement; aussi le maïs et les bananes poussent-ils ordinairement dans un véritable chaos de branches et de troncs à demi calcinés.

Quand dans cette saison sèche, je vois dans le ciel nocturne le halo de l’incendie, je suis saisi de pitié à la pensée de toute la faune de la forêt que détruit le feu. Autrefois, en Chine, l’incendie des forêts était considéré comme un crime, parce qu’il précipitait dans une mort affreuse tant d’êtres vivants.

Pour les indigènes de la région, ces feux sont devenus une nécessité, car ils ne sont pas outillés pour la coupe des forêts, et ne sauraient d’ailleurs comment utiliser tout le bois coupé.

Quand nous défrichons la forêt pour agrandir les plantations de l’hôpital, nous laissons les grands troncs sur le sol, mais les dépouillons de leurs branches, quand elles ne sont pas trop grosses, et les transportons à la station. En effet, l’hôpital consomme une grande quantité de bois de chauffage.

Mais quelle peine et quels frais entraîne pour nous le déboisement d’un seul hectare, conquis sans incendie, pour ne pas perdre ce bois qui est si précieux.

Du reste, l’incendie de la forêt n’est pas seulement le moyen le plus simple et le plus économique de déboiser; il a également l’avantage de fumer richement le sol, grâce aux cendres qu’il lui abandonne.

C’est le seul engrais dont disposent les indigènes, car ils n’ont pas de bétail.

Le sol d’une plantation conquise de cette manière sur la forêt est épuisé au bout de trois ans. Aussi tous les trois ans, les indigènes doivent-ils recommencer à défricher une nouvelle partie de la forêt.

(Lettres de l’hôpital, mars 1938)

 

Il n’y a pas moyen chez nous de conserver les légumes du jardin et les fruits du verger. Avec nostalgie nous pensons à la saison automnale en Europe, où les gens de la campagne rentrent les pommes de terre et les choux, les mettent dans la cave et déposent sur de la paille pommes et poires. Comme les hommes ici ne peuvent faire aucune provision, ils n’ont jamais réussi à fonder une civilisation! Sans relâche, ils accaparés par l’indispensable combat pour leur nourriture quotidienne. Mais d’un autre côté, pour se nourrir, leurs soucis ne sont jamais aussi oppressants qu’ils peuvent l’être en Europe. C’est qu’on ne connaît pas ici de mauvaises récoltes. Celui qui plante ses bananiers, son manioc et son maïs, en s’appliquant seulement à les protéger de l’envahissement des mauvaises herbes, de l’intrusion des phacochères et des dévastations que causent les éléphants, peut être sûr que sa récolte sera abondante. Cependant, les aliments que produit la terre tropicale ne vaut pas en calories ceux qu’on obtient dans les pays européens. La pomme de terre et les céréales ne sont remplacés ici par rien d’équivalent. Aussi les gens restent-ils dans l’ensemble sous-alimentés, d’autant plus qu’ils ne peuvent se procurer ni beurre ni fromage. Les vaches au Gabon ne résisteraient pas aux piqûres de la mouche tsé-tsé. Les chèvres non plus ne peuvent être introduites dans ce pays, car elles seraient vite décimées par la gale, à moins qu’on ne les protège et soigne attentivement, ce que pour le moment seuls les Européens peuvent faire.

Déjà début septembre, le petit vent frais du pôle sud a cessé de souffler. A peine en octobre sont tombées les premières grosses pluies, qu’il fait à nouveau insupportablement chaud. Et chacun de nous de se demander maintenant avec angoisse comment il parviendra à résister à la grande chaleur huit mois durant, tandis que la vue des premières hirondelles qui nous arrivent du nord nous fait penser à ceux qui avec plus d’appréhension encore attendent là-bas les froidures de l’hiver. Je raconte souvent aux Noirs la peine qu’on les pauvres Européens pour avoir chaud toute la journée et combien cela coûte d’acheter tout le bois nécessaire. Ils trouvent incroyable qu’il n’y ait pas là-bas des forêts dans lesquelles comme chez eux on peut ramasser du bois de chauffage à volonté.

A Noël, devant le palmier que nous avons décoré de bougies et qui doit remplacer le sapin, un sentiment de nostalgie nous submerge: nous songeons aux forêts enneigées et aux champs qui reposent sous leur manteau blanc. Parce que sous le soleil des tropiques la nature ne connaît aucun temps de repos, les hommes qui vivent ici ne connaissent pas le recueillement. Si nous autres Blancs, nous nous fatiguons dans ces pays d’Afrique bien plus qu’en Europe, cela ne s’explique pas seulement par la chaleur qui nous accable, mais aussi parce que nous nous trouvons plongés dans la vie d’une nature exubérante, jamais en sommeil.

(De la pluie et du soleil sous l’équateur, 1932)

 

Dans tous les récits d’indigènes revenus d’Europe, j’ai constaté sans exception que c’est la culture du sol qui leur produit la plus grande impression, non le chemin de fer, non les avions, non les sous-marins. Je fais moi-même une expérience analogue à chaque retour. La grande ville, l’hôtel, le chemin de fer, tout cela me redevient rapidement familier. Mais traverser ensuite la campagne est une vision si inaccoutumée et en même temps si grandiose que j’en suis ému jusqu’au plus profond de moi-même.

En Europe, l’homme est le maître du sol. Dans la forêt vierge de l’Afrique équatoriale, il est un être qui à grand’peine arrache un lopin de terre à la nature pour la cultiver. La plantation reste entourée par la forêt, qui tôt ou tard l’absorbera à nouveau...

(Histoires de la forêt vierge, chp.IX)

 

Les indigènes qui ont fréquenté l’école et qui y étaient parmi les meilleurs jugent d’ordinaire au-dessous de leur dignité les travaux du cultivateur ou de l’artisan. Leur ambition est d’acquérir les connaissances nécessaires pour siéger, vêtus de blanc, dans un bureau de l’administration, ou pour se tenir comme vendeur derrière le comptoir d’une factorerie.

Sans doute, l’administration et les commerçants ont besoin d’indigènes qui possèdent une bonne instruction. Mais c’est un réel danger pour l’avenir du pays si les Noirs qui sortent des écoles inclinent à mésestimer l’agriculture et l’artisanat.

Ce n’est pas en apprenant à lire et à écrire que les indigènes accèdent à la civilisation, mais par l’agriculture et les métiers. Quand nous apprenons dans les journaux que l’Afrique s’ouvre à la civilisation par le fait qu’une nouvelle voie ferrée a été inaugurée, ou qu’une route pour automobiles relie à présent tel endroit à tel autre, ou encore qu’une nouvelle ligne aérienne fut créée, nous, qui sommes sur place, nous faisons des réserves. Sans doute tout cela contribue-t-il au développement. Mais l’avenir de la civilisation dépend ici essentiellement des progrès que feront les habitants dans le domaine matériel, intellectuel et moral.

Plus encore que d’instituteurs qui leur inculquent le savoir, les indigènes ont besoin de cultivateurs et d’artisans, qui les initient aux travaux manuels. Aucun indigène ne devrait fréquenter les écoles sans apprendre en même temps un métier. Amener les Noirs à s’adonner à la culture de la terre et aux métiers, tel est le grand problème qui se pose pour tous les pays africains et qui est si difficile à résoudre.

(Histoires de la forêt vierge, chp. VIII)

 

A l’hôpital, beaucoup de travail. Nous sommes trois médecins, mais c’est à peine suffisant. A l’automne arrivera une seconde infirmière. Les constructions me coûtent énormément de temps et d’énergie. Souvent, sous un soleil de plomb, je suis assis sur les poutres d’une charpente et je vitupère contre les ouvriers. Quand il s’agit d’aplanir le terrain, je mets moi-même (et les autres médecins également) la main à la pelle. Mais les travaux avancent. Heureusement que le charpentier noir me reste fidèle. S’il me quittait, tout le chantier serait interrompu. Chaque samedi, je tremble qu’il me signifie son congé. Il y a dans la région de grandes entreprises qui proposent des salaires élevés et ne trouvent pas de menuisier. C’est que manque ici le fondement même de la civilisation: la connaissance d’un métier. C’est pourquoi dans les conditions actuelles la civilisation ne pourra jamais se développer. Cela me démoralise souvent. Les Noirs ici sont aptes à devenir des gratte-papiers et d’habiles commerçants, mais ils négligent d’apprendre un métier.

(Lettre du 4.7.1925, au Pr. Oskar Kraus, Prague)

 

Je remarquai que dans tout ce qu’il réalisait, Goethe n’envisageait pas d’avoir des activités intellectuelles sans les accompagner d’activités pratiques, mais que ces deux sortes d’activité, il ne les accomplissait pas de la même manière et dans le même esprit, il les pratiquait séparément, et elles n’étaient unies qu’à travers sa personnalité. J’étais frappé de constater que pour ce grand parmi les grands créateurs de l’esprit, il n’existait aucun travail qu’il aurait tenu pour indigne de sa personne, aucune occupation pratique dont il aurait dit qu’elle convenait mieux aux talents et au rôle d’autres hommes. Il avait à coeur, au contraire, de réaliser l’unité de sa personnalité dans l’habitude de mener de front des activités pratiques et une création intellectuelle.

Moi-même j’exerçais la fonction de pasteur, pendant que je me lançais dans mes premiers travaux théoriques. Et quand il m’arrivait alors de soupirer après le temps que je perdais en démarches et obligations de toutes sortes, attachées à une charge que pourtant par un besoin intérieur j’avais choisi de garder, je trouvais ma consolation en songeant à Goethe qui, la tête pleine de grands projets poétiques, restait penché sur des calculs et s’efforçait de gérer au mieux les finances d’une petite principauté ou vérifiait des plans pour aménager des routes et construire des ponts, sans oublier ses longs efforts pour relancer l’exploitation de mines abandonnées. Aussi cet exemple de polyvalence et cette façon de faire aller ensemble des occupations apparemment insignifiantes et des activités créatrices de haut niveau furent-ils pour ma propre existence un solide réconfort.

Lorsque, pour satisfaire ma volonté d’aider les hommes, le destin me conduisit à embrasser un métier qui était bien loin de ma vocation première et bien loin de ce que j’étais habitué à faire, et que je rencontrai beaucoup de résistances, c’est encore Goethe qui m’a soufflé les paroles les plus encourageantes. Alors que dans mon entourage, et parmi ceux qui me comprenaient le mieux, on se récriait et on m’assommait à coups d’objections, parce que je m’étais mis en tête d’étudier la médecine, une science pour laquelle visiblement je n’étais pas fait, et qu’on me répétait que tout cela paraissait bien aventureux, j’avais pour moi la possibilité de me référer à l’auteur du Wilhelm Meister, qui sans doute ne m’aurait pas jugé si négativement et traité d’aventurier, lui qui à la fin de son roman fait choisir à son héros, afin qu’il se rende utile aux hommes, la profession de chirurgien, à laquelle il n’était pas mieux préparé que moi. Et quelle grande signification cela n’a-t-il pas pour nous tous, quelle leçon! A la recherche des fins dernières de l’existence humaine, Goethe a terminé l’aventure des deux héros auxquels il s’était poétiquement identifié le plus, Faust et Wilhelm Meister, dans une forme d’activité concrète, un humble travail, afin qu’ils deviennent là pleinement homme, au sens où il l’entendait.

(Discours du Prix Goethe, 1928)

 

Je signalerai encore une autre modernisation de l’hôpital: nos malades indigènes se sont sérieusement décidés à porter des sandales. Depuis toujours, j’avais essayé d’obtenir des indigènes qu’ils se fabriquent des sandales en bois léger ou en cuir, pour éviter qu’en marchant pieds nus, ils ne se blessent aux épines, aux pierres ou aux morceaux de verre qui jonchent l’herbe entourant leurs habitations. Mais je prêchais à des sourds. Je ne pus susciter aucun intérêt pour ce genre de chaussures, même en indiquant que dans Homère le beau dieu Hermès attache des sandales à ses pieds pour chacun de ses voyages, y compris ceux à travers les airs. Mais sur les gravures de revues illustrées que nos indigènes avaient l’occasion de regarder, les Blancs, hommes et femmes, portaient des souliers et non des sandales, ce qui pour eux tranchait la question. Comme ils ne pouvaient s’acheter les souliers, trop coûteux, ils continuèrent à courir pieds-nus, sans tenir compte de mes exhortations.

En faisant ma propagande pour les sandales, j’avais aussi le souci d’éviter que les malades portant des pansements aux pieds ne circulent avec ces pansements sur la terre mouillée. A la longue je m’étais résigné à la faillite de mes discours, quand soudain on vit apparaître dans les journaux illustrés des photos de dames élégantes en sandales. Ce sont elles qui convertirent les indigènes. Depuis environ dix ans maintenant, la mode des sandales est introduite chez nous. Les habitants de l’hôpital, même ceux qui ne portent pas de pansements aux pieds, nous demandent tous des sandales. Nos moyens ne nous permettent pas d’en faire venir d’Europe. Mais un Noir, assis sur la véranda devant ma fenêtre sur un tabouret et équipé d’un outillage de cordonnier, fabrique des sandales découpées dans de vieux pneus que nous mendions un peu partout dans le pays. La semelle est faite avec les pneus, les chambres à air fournissent la matière des lanières. Bénies soient les élégantes qui opportunément sont venues à notre secours: ce sont bien elles qui ont permis que les nombreux pansements, que les lépreux notamment portent aux pieds, restent propres.

(Lettres de Lambaréné, 1954)

 

J’ai compris que la tâche qui me revenait à notre époque, c’était de réveiller l’idéal d’humanité dans notre vie spirituelle. Cet idéal est le fondement d’une civilisation véritable et je pense qu’il faudrait y sensibiliser de bonne heure la jeunesse. Moi-même je ne l’avais pas rencontré pendant mon éducation scolaire, bien qu’elle fût de qualité, mais je l’ai découvert dans les Béatitudes du Sermon sur la montagne. Les enfants déjà devraient être conduits à réfléchir sur eux-mêmes, leur existence, leur rapport aux autres existences, et devenir ainsi capables de saisir que le respect pour la vie est la règle fondamentale du bien. Que les enfants n’apprennent pas seulement ce qui est bien du dehors, selon les conventions d’une tradition, mais qu’ils le découvrent en eux-mêmes par la réflexion et comme une disposition permanente qui appartient à leur nature d’être humain. De nombreux maîtres d’école m’ont confié que les enfants sont impressionnés par l’idée de respect pour la vie, car ils la saisissent dans leur sentiment de la vie, et non comme une abstraction.

Si l’humanité ne veut pas s’anéantir elle-même dans des guerres atomiques, il faut qu’émerge une civilisation dont l’idée dominante sera l’idée de respect pour la vie, afin que les peuples s’élèvent au-dessus des bornes d’un nationalisme belliqueux et deviennent suffisamment adultes pour savoir vivre ensemble en paix.

(Lettre du 7.12.1958, à Keith Osborn, Détroit)

 

La vraie civilisation commence avec la prise en compte du sentiment de compassion.

(Lettre du 9.3.1962, à Mme Isabel Slater, Humane Education Institute of Africa)

 

Les deux ouvrages autobiographiques que j’ai publiés, Souvenirs de mon enfance et Ma vie et ma pensée, me sont très chers, car j’y ai exposé de manière à pouvoir être compris de tous ma conception de l’idée d’humanité. Dans tout ce que j’écris et entreprends, c’est la notion d’une alliance spirituelle de l’homme avec le monde qui me préoccupe, alliance qui doit s’établir à travers le respect pour la vie. C’est seulement lorsque se développera dans cet esprit une nouvelle forme de civilisation, que les peuples pourront avoir les uns envers les autres un comportement différent de celui qui aura fait le malheur de ce siècle. Contribuons ensemble à l’avènement de cette civilisation nouvelle, quelle que soit notre nationalité et notre culture particulière. En nous efforçant d’agir ainsi, nous sortirons de l’obscurantisme, pour entrer dans une nouvelle époque des Lumières.

(Lettre du 15.10.1958, à Dragan M. Jeremic, Belgrade)

 

I. Pendant la Première guerre mondiale, il y a plus d’un quart de siècle, vous avez écrit: “Nous ne réussirons pas à reconstruire notre civilisation sur un fondement durable si nous ne réussissons pas à dépasser l’idée de civilisation, toute superficielle, qui domine les esprits actuellement, et si nous n’arrivons pas à la hauteur de la conception éthique qu’avait illustrée le XVIIIe siècle, à savoir qu’il n’y a pas de progrès des hommes sans un progrès dans leur façon de comprendre le sens du monde.”

Question: Que pensez-vous des chances d’un tel projet, reconstruire la civilisation, au vu des événements qui se sont produits depuis un quart de siècle?

Réponse: Quand j’avais écrit cela, des nuages s’étaient amoncelés, qui annonçaient l’orage. Aujourd’hui, en la moitié de ce siècle, des ouragans pourront renverser tout l’édifice de la civilisation moderne. Les signes d’un danger de catastrophe apparaissent plus nettement encore. Les chances de reconstruire notre civilisation sont vraiment minces, car ces trente dernières années les forces qui avaient précipité une décadence ont continué à se déchaîner. Dans toutes les conférences internationales, on continue à ne traiter les problèmes qu’en termes matériels, qu’en termes de puissance. Mais dans cette course il n’y a pas d’espoir pour l’humanité, et dans toutes ces discussions, aucune vue d’avenir. Il y a donc très peu de signes, pour ne pas dire aucun, qui nous permettraient de penser que les nuages vont s’éloigner et que va s’ouvrir le règne de l’éthique. Or, ce n’est que dans l’éthique que notre civilisation pourra survivre.

II. Il y a un quart de siècle, vous écriviez: “Nous vivons aujourd’hui sous le signe d’une décadence de la civilisation. Cette situation n’est pas un effet de la guerre, mais celle-ci, plus exactement, n’en est que la manifestation.”

Question: Vous avez écrit cela pendant la Première guerre mondiale. Quelle cause et quels effets attribuez-vous à la deuxième guerre mondiale?

Réponse: Il n’y a pas de doute que la Deuxième guerre a accéléré le processus de décomposition. Le danger pour l’avenir apparaît assez nettement pour tout le monde. La Première et la Deuxième guerre n’ont pas créé les conditions épouvantables que nous connaissons, elles en sont le résultat. Rien ne s’est produit qui aurait pu modifier ces conditions. Au contraire, elles ne font qu’empirer.

Nous naviguons sur un fleuve, en amont d’une cataracte, sans remarquer que le courant devient de plus en puissant et que bientôt nous ne pourrons plus éviter d’être précipités au bas de la chute qui nous attend plus bas. J’ai une profonde conscience du tragique de notre époque et je suis affligé de constater que ce que j’avais prophétisé dans mon ancien livre se réalise.

III. Il y a un quart de siècle, vous écriviez: “Le mépris de la pensée est un élément décisif de la décadence de notre civilisation.”

Question: Qu’y a-t-il aujourd’hui de différent?

Réponse: Les événements survenus n’ont fait que confirmer le diagnostic. Comme je l’avais écrit, et pour le redire en termes généraux, la manière dont la civilisation évolue dépend de la manière dont les individus s’attachent à des idéaux qui visent un progrès global, pour toute l’humanité, et de la manière dont ils appliquent ces idéaux aux réalités, afin de leur donner une forme capable de changer les conditions de l’époque. Ils sont combien, aujourd’hui, les hommes qui réfléchissent à de tels idéaux et en tirent les conséquences pour leur vie?

IV. Il y a un quart de siècle, vous écriviez: “Pour l’humanité actuelle, le danger est que la liberté et la faculté de penser régressent de pair.”

Question: Ce processus se poursuit-il et feriez-vous pour l’heure la même constatation?

Réponse: On ne saurait séparer la liberté spirituelle et la liberté pratique. Les fruits de la civilisation ne nous sont pas donnés une fois pour toutes. L’arbre demande des soins attentifs, si l’on veut qu’il croisse et fructifie. Mais ce travail de soins ne peut pas être réalisé sous contrainte, il n’a d’efficacité que s’il est accompli par des hommes libres ayant une vision de l’avenir et sachant où ils vont. Le monde, aujourd’hui, ne sait où il veut aller et ne pourra le savoir aussi longtemps que durera la régression de la liberté et de la faculté de juger. Tout ce qui s’est passé entre les deux guerres mondiales n’a fait qu’accélérer le processus de la décadence. Je ne vois, pour ce qui est de la conscience d’un sens, rien de nouveau dans la situation actuelle. Aucun effort sérieux n’est entrepris pour résister à l’évolution en cours.

V. Il y a un quart de siècle, vous écriviez: “Il (l’homme moderne) est en passe de perdre son humanité.”

Question: C’est comme si vous aviez pressenti des phénomènes de déshumanisation aussi horribles que les camps de la mort, en tant que manifestation de la chute précipitée de l’esprit humain. Comment vous imaginez-vous l’avenir?

Réponse: Tenez compte du fait que c’est pendant la Première guerre mondiale que j’ai dit que l’homme courait le danger de perdre sa nature d’homme. La brutalité accrue qui s’est étendue pendant l’entre-deux-guerres et qui a atteint les sommets de l’horreur durant la Deuxième guerre montre que l’humain dans l’homme s’est, de fait, déjà perdu.

La grande époque dans l’histoire de la civilisation fut celle où émergea la notion d’humanité comprise comme un tout. En Grèce, ce n’était pas le cas chez Platon et Aristote, mais, plus tard, chez les Stoïciens. En Chine, c’est avec Confucius, Mencius et Lao-tseu que cette notion apparaît et qu’elle devient centrale. Ces penseurs ne parlent pas des Chinois, ils se réfèrent à l’humanité. D’après ce que je comprends, cette conscience de soi de l’humanité, au développement si prometteur, atteignit son point culminant dans le rationalisme du XVIIIe siècle européen. Depuis, le monde n’a fait que reculer à nouveau dans l’obscurantisme. Si rares sont les actions véritablement entreprises au nom de l’humanité considérée comme un tout dont chacun doit se sentir solidaire. Il nous faut apprendre aujourd’hui, c’est essentiel et nécessaire, à penser et à agir dans la forme de l’humain comme tel et dans la dimension de l’humanité entière.

VI. Il y a un quart de siècle, vous écriviez: “Nous sommes entrés dans un nouveau moyen-âge.”

Question: Cette tendance s’est-elle confirmée?

Réponse: Nous avons dilapidé le riche héritage que nous tenions du proche et lointain passé. Nous allons entrer, nous sommes déjà entrés dans un état d’indigence spirituelle et intellectuelle. Il y a quelques décennies j’écrivais que l’homme moderne se trouvait en- traîné à renoncer aux droits imprescriptibles de l’individu et qu’en conséquence notre espèce serait incapable soit d’élaborer de nouveaux idéaux soit de réactualiser les anciens. La seule expérience que fait l’homme moderne, c’est que les idéologies dominantes deviennent de plus en plus dictatoriales, qu’elles se développent unilatéralement et sont appliquées avec partialité jusqu’à produire leurs effets derniers les plus néfastes.

Il nous manque une société, une conception religieuse et une église respectant et valorisant l’individu - et se donnant pour but d’éveiller en lui les forces morales qui l’habitent. Au lieu de cela, nos églises tendent, pour une grande part, à condamner la pensée libre qui voudrait s’affirmer sans inhibition. Le dogmatisme a remplacé la recherche de la vérité. Sous prétexte de conserver de la religion ce qui existe, on laisse disparaître la foi libérale; comme signes religieux, on laisse subsister presque uniquement la profession de foi et l’obéissance aux dogmes. Dans les universités aussi, l’esprit libéral recule et règnent à sa place des croyances d’autorité. En ce qui me concerne, pendant les années de la Première guerre mondiale, je me sentais déjà comme un étranger dans ce monde.

Et j’avais vu clairement que se libérer du nouveau moyen-âge au XXe siècle sera beaucoup plus difficile que cela ne le fut au XVIe siècle, quand les peuples européens commencèrent à vaincre l’esprit du premier moyen-âge. Car alors, il s’agissait de combattre les formes d’une autorité extérieure. Mais aujourd’hui, il s’agit pour la masse des individus de se libérer d’une tutelle intérieure, de se réapproprier un héritage spirituel et de regagner le pouvoir d’une pensée personnelle dont ils ont été dépossédés. Il leur faut se dégager eux-mêmes d’une situation de dépendance et de débilité intellectuelle dans laquelle ils se sont laissés entraîner.

VII. Il y a un quart de siècle, vous écriviez que l’homme moderne “a sacrifié son éthique personnelle sur l’autel de la nation” et que “le nationalisme est une forme pervertie de l’amour de la patrie”.

Question: Le nationalisme n’a fait que croître, depuis que vous aviez écrit cela, n’est-ce pas? Gardez-vous néanmoins un espoir que les excroissances du nationalisme pourront être extirpées de la conscience humaine?

Réponse: Les ravages du nationalisme se font sentir partout et à tous les niveaux. Dans certaines parties du monde, le nationalisme revêt des formes si extrêmes que d’anciennes nations se divisent en groupes ethniques antagonistes, dont chacun revendique le droit de constituer un Etat-nation. Même ici, dans certains tribus des indigènes d’Afrique, dont la plupart des membres sont analphabètes, lèvent les germes du nationalisme. Il apparaît donc que le flot des nationalismes dans le monde moderne n’a pas encore fini de monter.

VIII. Il y a un quart de siècle, vous écriviez: “Chacun, maintenant, peut s’apercevoir qu’un processus d’auto-destruction de toute la civilisation est en cours. Certaines parties épargnées jusqu’ici ne pourront rester longtemps en sécurité. Si elles sont encore intactes, c’est uniquement parce qu’elles n’ont pas subi la formidable poussée destructrice qui a emporté les autres. Mais bâties, comme celles-ci, sur un sol friable de gravats, elles céderont et s’écrouleront au prochain glissement de terrain.”

Question: Avez-vous le sentiment qu’un tel glissement peut se produire dans les prochains temps,

Réponse: Hélas, oui. Il n’y a pas d’autre réponse à votre question, lorsque vous regardez les événements qui se sont précipités ces trente dernières années, avec les deux guerres, les plus terribles qu’ait jamais connues l’humanité.

IX. Question: Néanmoins, verriez-vous l’une ou l’autre raison de ne pas désespérer?

Réponse: Il y a un espoir à envisager: il nous faut revenir à la voie principale dont nous nous sommes écartés. Dans mon ancien ouvrage, j’avais indiqué quelques orientations. Au lieu de la propagande, le courage de regarder ce qui est; au lieu du nationalisme ordinaire, un dévouement à la cause et aux fins de l’humanité entière; au lieu d’adorer les nations, un souci de l’universel; au lieu d’une société dénuée d’idéal et livrée à ses seules forces économiques, une société qui donne foi dans les valeurs de la civilisation; au lieu d’une politique au gré des circonstances, une politique au service d’un projet humanitaire; au lieu d’une existence préoccupée principalement de la consommation, une existence qui participe à l’histoire, à l’évolution des idées; au lieu d’une pensée qui sait seulement calculer les intérêts du moment, une pensée qui s’attache au progrès et cherche des raisons d’y croire.

J’ai les mêmes convictions qu’alors. Voilà nos tâches, voilà les conditions de l’espérance, aujourd’hui comme hier.

(Interview dans la forêt vierge, septembre 1947)

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